Hausse des prix des produits de grande consommation

Confiture, margarine, lessive, couches pour bébés…, depuis début décembre
les prix de nombreux produits au détail ont augmenté.
Des hausses
de 3,2% pour
le lait, à  40% pour d’autres produits.
Grossistes et intermédiaires y ont largement contribué. «La Vie éco» a enquêté.

Le chocolat, le fromage fondu en portions, les piles, le lait et l’huile bien sûr, les Å“ufs et bien d’autres produits de grande consommation ont connu, entre début décembre et fin janvier, une hausse de prix plus ou moins forte. Et l’on n’est pas vraiment dans la catégorie des produits de luxe, loin s’en faut. C’est dire que pour le gouvernement El Fassi, qui avait entamé son mandat sur un fond de polémique et de grogne sociale au sujet de la flambée des prix, la série noire continue. Malgré les déclarations de bonnes intentions y compris celle du Premier ministre devant le Parlement, le gouvernement ne peut qu’assister, impuissant, à  cette surchauffe. Tout comme le consommateur d’ailleurs. Si vous interrogez votre épicier, vous serez sidéré par le nombre de produits concernés (plus de 30) et, surtout, par l’ampleur des hausses dans certains cas.

A tout seigneur, tout honneur. Commençons par les produits dits de première nécessité. C’est l’huile qui avait ouvert le bal, avec une hausse de 0,55 DH pour la bouteille d’un litre dont le prix au détail est passé de 12,15 à  12,70 DH. Et ce n’est pas fini puisque les fabricants, contactés par La Vie éco, à  la mi-janvier, avaient laissé entendre qu’ils envisageaient sérieusement de rajouter 0,40 DH au prix du litre avant la fin du premier trimestre 2008. Raison invoquée : la flambée de la matière première sur les marchés mondiaux.

Autre produit de base concerné, le lait. La Centrale laitière, gros opérateur de la place et faiseur de marché, a fait passer le prix du demi-litre, payé par les détaillants, de 2,88 à  2,97 DH et celui du détail, appliqué au consommateur, de 3,10 à  3,20 DH soit une hausse nominale du prix de l’ordre de +3,2%.

Mais si pour ces deux produits, il faut le reconnaà®tre, le consommateur a été suffisamment bien informé, il n’en est pas de même pour la quasi-totalité des autres produits de large consommation.
C’est le cas des Å“ufs, du fromage fondu en portions, des dérivés du lait (yaourts entre autres), de la confiture, du thé (!), des margarines, des conserves de thon, du chocolat (en tablettes et en barres), des piles, des rasoirs… et la liste est longue. Parmi les champions de la hausse : les pâtes alimentaires comme les spaghettis dont le sachet d’un demi-kilo a pris 2 DH depuis début décembre, les Å“ufs dont le prix au détail moyen (tel qu’il a été observé par les enquêteurs de la division économique de la wilaya de Casablanca) est passé de 0,60 à  0,85 DH l’unité entre fin novembre et le 15 janvier, soit une hausse de +41%.

Sur un autre registre, non alimentaire mais tout aussi nécessaire pour les ménages, à  savoir les produits d’hygiène, de propreté et de toilette, les prix ont également grimpé. Ainsi, le prix au détail d’un paquet de lessive (dont on ne citera pas le nom), d’une contenance de 1,4 kg, est passé depuis début janvier de 28,50 à  29,50 DH (+3%), celui d’un rasoir jetable de 7 à  8 DH (+14%), celui d’un flacon de shampoing de 18,5 à  20 DH (+8,1%), sans oublier le paquet de couches pour bébé d’une contenance de 32 unités qui affiche depuis quelques jours 68 DH au lieu de 66.

L’ICV n’a pas bougé !
Au-delà  de l’effet qu’elles ont sur le budget des ménages, ces hausses posent beaucoup de questions. L’une, et peut-être celle qui préoccupe le plus les analystes mais aussi le citoyen lambda, est la suivante : comment, avec de telles hausses, qui se sont accélérées depuis 3 mois, les pouvoirs publics continuent-ils à  afficher des chiffres officiels de l’inflation plutôt faibles ? Dans sa dernière livraison sur l’évolution de l’indice du coût de la vie (ICV), indicateur par excellence de l’inflation des prix, la direction de la statistique relevant du Haut-commissariat au plan (HCP) indique, pour le mois de décembre 2007, que l’ICV n’aurait enregistré aucune évolution par rapport au mois de novembre 2007, soit un niveau de 179,7. Mieux. Selon les calculs de la direction, l’ICV concernant les seuls produits alimentaires aurait même baissé d’un mois à  l’autre, passant de 185,3 à  185,1, soit une baisse de 0,1%. Difficile à  croire quand on confronte ces chiffres à  la (dure !) réalité.

Du côté du service chargé du suivi de l’indice du coût de la vie au sein de la direction de la statistique, on nous explique que c’est une question de méthodologie. Le responsable du service, Mohamed Youssef, indique, pour commencer, que «les enquêteurs de la direction procèdent au relevé des prix au détail dans toutes les régions du pays à  raison de quatre relevés par mois». Pour certains produits, explique-t-on, les enquêteurs peuvent faire jusqu’à  16 relevés de prix par mois. A partir de ces relevés, un prix moyen est alors calculé pour tout le mois. Selon M. Youssef, c’est de là  que peut venir la différence.

Prenons le lait, par exemple. Si la hausse a eu lieu lors de la deuxième semaine de janvier, le prix moyen pour tout le mois, calculé sur la base de quatre semaines, tiendra compte de l’ancien prix dans les calculs. Résultat : la variation des prix sera inférieure à  la hausse faciale calculée par simple différence entre le nouveau prix de vente et l’ancien. Au demeurant, la direction de la statistique signale que les données collectées en janvier ne seront disponibles qu’en février.

1,2 kg au lieu de 1,4 kg de lessive mais au même prix !
Au-delà  de ces considérations d’ordre méthodologique, discutables par ailleurs puisque, pour le consommateur, il s’agit d’une hausse nette au niveau de ses dépenses, l’autre grande question qui se pose est de savoir ce qui est à  l’origine de telles hausses de prix.
Et c’est à  ce niveau de l’enquête que les découvertes deviennent plus intéressantes. Le postulat de base étant que le détaillant répercute en fait sur le consommateur final des hausses de prix qu’il subit lui-même de son fournisseur, en l’occurrence le producteur.

Bien entendu, certains fabricants, qui garantissent une marge aux détaillants, affirment que la hausse des prix a été effectivement décidée à  leur niveau, expliquant presque tous la mesure par la flambée des matières premières sur les marchés internationaux ou encore les coûts de facteurs comme l’énergie, le transport, le fret… C’est le cas des fabricants de pâtes alimentaires, de couscous, de poisson en conserve, de thé, de margarine…

En revanche, plusieurs autres fabricants contactés par La Vie éco, et dont les prix des produits ont augmenté, affirment qu’ils n’ont opéré aucune hausse. C’est le cas de la confiture, par exemple. Un conserveur, dont le produit a connu une hausse d’un dirham au détail depuis quelques jours, nous apprend que ses prix sont les mêmes depuis janvier 2006. Idem pour un lessivier dont le paquet de 1,4 kg se vend au détail à  29,50 DH au lieu de 28,50 DH. En revanche, on a appris que le même lessivier, pour amortir le choc des prix des matières premières, a préféré diminuer la contenance du fameux paquet de 1,4 kg, qui pèse dorénavant entre 1,2 et 1,250 kg en conservant le même prix. Bref, il s’agit bien d’une augmentation déguisée! Corrélativement, la direction commerciale a décidé de supprimer, du moins de réduire, les remises qu’elle accordait aux grossistes. Et ce sont vraisemblablement ces derniers qui, de leur propre chef, ont décidé de vendre plus cher aux détaillants.
Pour Mohamed Arha, contrôleur divisionnaire en chef à  la division économique de la préfecture de Casablanca, dont les équipes suivent les prix de détail au jour le jour, il est clair que «la multitude d’intermédiaires et l’anarchie qui règne dans les circuits de distribution au Maroc sont les principales causes de la flambée» . Il en donne pour simple exemple le marché de gros, qu’il connaà®t très bien. «C’est très simple, le kilo de pomme de terre se négociait il y a quelques jours au marché de gros à  0,80 DH alors qu’il est vendu dans le détail à  près de 5 DH». On s’en souvient d’ailleurs, en septembre 2007, au moment o๠la flambée des produits de première nécessité avait commencé à  susciter un mécontentement général, le gouvernement avait tenté d’endiguer la vague en s’attaquant d’abord aux marchés de gros. Il avait alors décrété la suspension de taxes locales sur certains légumes pour alléger la facture. Bien avant, à  l’occasion de l’élaboration du programme «Rawaj», l’un des volets centraux de la réforme du commerce concernait justement les circuits de distribution et les réseaux d’intermédiation.

Que faire en attendant que ces grandes réformes soient mises en Å“uvre (ce qui prendra beaucoup de temps) ? L’Etat peut-il intervenir, et en a-t-il les moyens ? La réponse n’est pas aussi évidente pour la simple raison qu’il y a aujourd’hui une loi, la 6-99, qui stipule que les prix sont libres à  l’exception de certains produits comme le gaz butane, le sucre ou encore l’eau et l’électricité, encore sous administration. «Tout ce que nous pouvons faire, c’est contrôler l’affichage des prix», reconnaà®t Mohamed Arha.

En définitive, toute la problématique peut se résumer à  une question : l’option pour la liberté des prix étant assurément un choix irréversible, comment faire en sorte que les prix appliqués par les opérateurs, qu’ils soient producteurs, grossistes ou détaillants, tout en étant libres, ne portent pas atteinte au pouvoir d’achat ?
Une problématique complexe à  laquelle les pouvoirs publics devront rapidement apporter une réponse.