Hassan Chami sème le trouble à  la CGEM et au sein du gouvernement

L’interview accordée à l’hebdomadaire «La Vérité» crée de vives tensions au sein d’un patronat défà affaibli.

Depuis une quinzaine de jours, le monde économique est agité par une effervescence inhabituelle. Une sortie surprenante et inattendue du président de la CGEM, Hassan Chami, a suscité de nombreux commentaires, alimenté les conversations et provoqué des réactions parfois virulentes contre l’auteur. En gros, M. Chami a estimé que le système de gouvernance au Maroc est flou, qu’«on» ne laisse pas le gouvernement travailler. Le tout accompagné de remarques peu amènes au sujet de l’origine de la fortune de la bourgeoisie. L’émoi des patrons a d’ailleurs très vite gagné Rabat et le gouvernement. Reconstitution.
Vendredi 8 juillet, l’hebdomadaire La Vérité publie une interview-fleuve de six pages dans laquelle Hassan Chami ne ménage pas ses critiques. Patrons rentiers, gouvernement sans réel pouvoir de décision, ministres aux mains liées, ingérence du politique dans l’économique, interventionnisme de l’Etat… tout le monde, ou presque, en prend pour son grade. Presque, car en lisant l’interview, on se rend compte que le premier ministre est épargné, victime justement d’un système dans lequel les décisions se prennent «ailleurs».
Au cours du week-end qui suit la publication de l’interview, les téléphones n’arrêteront pas de sonner. La question qui revient le plus souvent est : «Quelle mouche a piqué le patron de la CGEM ?». Dans le milieu des affaires, et au sein du gouvernement même, l’effervescence est perceptible et il est certain que la journée du samedi a été riche en coup de fils, portant la tension à son comble. Est-ce la raison pour laquelle M. Chami a demandé à rencontrer Driss Jettou dès le dimanche ? Probablement, mais le premier ministre ne cédera à son insistance que quelques jours plus tard.

« Ach bini ou binek, hchouma aâlik»
Mardi 12 juillet, le conseil du patronat est réuni pour une présentation de l’étude Mc Kinsey, qui intéresse les hommes d’affaires à plus d’un titre. De ses conclusions et recommandations découlera la stratégie industrielle sur laquelle le Maroc bâtira sa croissance au cours des dix années à venir. C’est dire que le moment était attendu. Pourtant, avant et après la tenue du conseil, les apartés tournent autour d’un seul sujet : l’interview de Hassan Chami. Ce dernier recevra quelques félicitations et pas mal de critiques. Des membres influents de la confédération ne mâchent pas leurs mots. Sur leur lancée, certains évoquent même des élections anticipées, ou la création d’une organisation rivale.
Mercredi 13 juillet, la tension n’est toujours pas retombée. Hassan Chami rencontre enfin Driss Jettou. Que se sont-ils dit ? Comme à son habitude, le premier ministre reste discret sur la question, mais il en parlera tout de même le lendemain.
Jeudi 14 juillet, rarement réunion du conseil de gouvernement aura été aussi longue et, bien entendu, l’affaire Chami est à l’ordre du jour. Selon des ministres joints par La Vie éco, c’est Nabil Benabdellah, ministre de la communication, qui a soulevé la question. Selon des sources sûres, le premier ministre a reçu Hassan Chami le mercredi, veille du conseil de gouvernement. Teneur des discussions ? Toujours selon les mêmes sources, le premier ministre a reproché au président de la CGEM de causer du tort au gouvernement en général, et à lui-même en particulier. «Ach bini ou binek, hchouma aâlik» : propos rapportés in extenso ! Au cours dudit conseil, les ministres seront unanimes à condamner les propos de M. Chami, sans toutefois aller jusqu’à faire figurer cette condamnation dans le communiqué du conseil de gouvernement. La condamnation publique viendra un jour plus tard, et de là où on ne l’attendait pas. Sollicité par La Vie éco depuis les événements de Laâyoune pour un entretien, Mustapha Sahel, ministre de l’Intérieur, qui s’exprimait pour la première fois dans la presse, n’éludera pas la question que nous lui avons posée. Il dira ses quatre vérités au président de la CGEM.

«Un appel au secours plutôt qu’une critique»
Enfin, lundi 18 juillet, recevant la presse pour parler du rapport Mc Kinsey, M. Chami, interrogé sur la «polémique» qu’aura créée son interview, aura une réponse de normand : tout en affirmant qu’il assume ses propos, il explique qu’on les a mal interprétés. «Je suis le réceptacle de ce qui ne marche pas, il est de mon devoir d’en parler». A qui, et concernant quels problèmes ?
Depuis, les choses se sont quelque peu calmées, même si le malaise reste perceptible au sein de la CGEM dont plusieurs présidents de fédérations, sollicités par Chami pour assister à la conférence de presse du 18 juillet, ont poliment décliné. On ne veut pas entretenir la polémique… Attitude sage, mais restent les questions de fond.
Qu’est-ce qui a poussé M. Chami à faire cette sortie tonitruante ? Contacté par La Vie éco, ce dernier oppose une réponse simple. «Mes propos ne sont pas une critique mais plutôt un appel au secours. Quand les patrons interpellent les ministres et que ceux-ci lèvent les bras en signe d’impuissance, c’est qu’il y a un problème». On ne manquera toutefois pas de relever, dans l’interview publiée, que M. Chami estime dans le même temps que les réalisations à l’actif de ce gouvernement «sans pouvoirs» sont nombreuses.

Le bureau et le conseil national auraient dû être avisés
Autre question : pourquoi maintenant ? «C’était le moment opportun, la coupe est pleine, et les signaux que je reçois des chefs d’entreprises sont nombreux», rétorque Hassan Chami… Youssef Alaoui, membre du bureau et président de la fédération du secteur avicole, n’est pas de cet avis : «si les blocages qu’il dénonce sont de cette ampleur, pourquoi avoir attendu tout ce temps pour en parler ? M. Chami a passé cinq ans à la tête de la CGEM et a côtoyé le gouvernement Jettou pendant presque quatre ans. Par ailleurs, et à ce que je sache, au cours de nos différentes réunions avec le premier ministre ou les membres du gouvernement, jamais on ne nous a opposé une réponse du genre “je ne peux rien faire” ou encore “on me met les bâtons dans les roues”. Des dysfonctionnements existent, certes, mais de là à affirmer que le gouvernement ne peut faire son travail… ». Miloud Chaâbi, président du groupe Ynna Holding, qui a claqué la porte de la CGEM il y a trois ans, va plus loin : «M. Chami en est à son dernier mandat, c’est facile de venir critiquer, le risque est nul, même quand la critique n’est pas fondée».
Le patron d’Ynna se déclare par ailleurs choqué de voir le président de la CGEM s’en prendre à des patrons «protégés». «J’ai bâti mon groupe à la sueur de mon front, et j’en ai payé le prix fort ». Hassan Sentissi, président de la Fédération des industries de la pêche et membre du bureau de la CGEM, abonde dans le même sens, estimant qu’il ne doit rien à une quelconque «protection», mais plutôt à ses propres efforts et ceux de ses collaborateurs. Enfin, un autre membre du bureau met le patron de la CGEM devant ses propres contradictions: «Si les patrons ont profité d’un système, M. Chami, qui est également entrepreneur, en fait partie, pourquoi, aujourd’hui que la protection n’existe plus, venir cracher dans la soupe ? un soudain regain de vertu ? Il oublie par ailleurs qu’il y a des milliers de patrons qui se battent chaque jour. Et puis, M. Chami déclare qu’il refuserait le poste de premier ministre ? A-t-il refusé d’être ministre au cours des années 1970 quand le système de gouvernance était certainement flou ?».
Plusieurs patrons ou membres des instances dirigeantes rappellent les concessions faites par M. Chami, sans concertation, sur le Code du travail. Un autre ne comprend pas que M. Chami déclare : aucun patron ne votera pour le PJD. «Ce n’est absolument pas mon cas, et je vois mal la CGEM donner des consignes de vote aux prochaines législatives ».
Enfin, troisième question, M. Chami, président de la CGEM, a-t-il parlé au nom du patronat ? «Ses propos n’engagent que sa personne, nous n’avons pas été consultés à ce sujet», estime Hammad Kessal, président de la fédération PME/PMI. Mais dans une interview de la sorte, peut-on dissocier la personne de la fonction ? Hassan Sentissi, Youssef Alaoui aussi bien que Jawad Chami, président de l’union régionale CGEM de Meknès, pensent que le bureau et le conseil du patronat auraient dû être avisés.
En fin de compte, le président de la CGEM aura jeté un pavé dans la mare, mettant mal à l’aise le gouvernement et faisant peser sur un patronat qui peine à se remettre de la fracture vécue lors des élections de juin 2003, un nouveau risque. Le jeu en valait-il la chandelle ? A lire les contradictions contenues dans son interview, la question qui demeure est celle du message réel que M. Chami voulait transmettre et de son destinataire.

Hassan Chami, président de la CGEM : «Je suis le réceptacle de ce qui ne marche pas, il est de mon devoir d’en parler».