Hakim Marrakchi : «La crise de l’offre au Maroc est profonde»

• La crise a révélé que le travail au Maroc est rarement «déclaré» : 2,6 millions d’inscrits à la CNSS en février, dont 1,5 million d’intérimaires ou de CDD, alors que les revenus de 4,5 millions de personnes proviennent de l’informel.

• Les Assises de la Fiscalité ont déjà pris en compte plusieurs propositions fiscales des opérateurs économiques, notamment la CGEM, pour l’élaboration d’une loi de programmation fiscale. Comment les propositions faites dans le cadre du plan de relance s’articulent avec les recommandations fiscales des assises ?
Les Assises de la fiscalité ont fait l’objet de remarques et propositions de fond alors que les réponses à la crise s’articulent autour de mesures urgentes et circonstanciées. Bien entendu, cette crise achève de mettre à nu les éléments décriés lors des assises, comme la concentration de la pression fiscale sur un nombre restreint d’entreprises, l’excessif poids de l’impôt et des prélèvements sociaux sur les salaires, ou encore le nécessaire élargissement de l’assiette fiscale. Les propositions de la CGEM prennent en compte ces problématiques, mais les réponses adéquates prendront nécessairement plus de temps que celui de la LFR.

• À votre avis, la fiscalité de l’après-pandémie et de la relance doit-elle être axée sur des mesures pour soutenir l’offre ou des mesures pour encourager la demande ? Quel arbitrage à opérer et pourquoi ?
La crise économique consécutive à la pandémie est à la fois une crise de l’offre, une crise de la demande, et une crise de liquidité. L’offre au Maroc est avant tout d’origine étrangère, l’essentiel de la consommation est importé. Pour prendre un exemple qui démontre la déliquescence de l’offre marocaine, je vous propose d’examiner la balance commerciale avec l’Egypte : En quelques années, nous nous sommes mis à importer pour près de 10 milliards de DH de produits transformés de ce pays, soit 10 fois nos exportations vers l’Egypte. Et c’est la même tendance que nous observons avec tous les pays du Moyen-Orient: les ALE avec ces pays ont ainsi déplacé plusieurs centaines de milliers d’emplois qui correspondent à notre propre consommation mais qui ne trouvent pas l’expression nécessaire en terme de compétitivité au Maroc.
La crise de l’offre est donc bien antérieure à la pandémie et les mesures que nous préconisons ne pourront pas y répondre rapidement. Pour autant, les incitations au niveau de la demande se traduiront nécessairement par des importations plus importantes et donc par une pression accrue au niveau de la balance des paiements. Les mesures de soutien à l’offre sont donc des mesures de sauvegarde à court terme, et en même temps des mesures de fond pour rééquilibrer la compétitivité de la production nationale.

• La crise sanitaire a chamboulé le paradigme du travail. Quelle vision fiscale avez-vous pour les salaires (IR), le chômage partiel et les obligations sociales de l’entreprise ?
La crise a révélé que le travail au Maroc est rarement «déclaré» : 2,6 millions d’inscrits à la CNSS en février, dont 1,5 million d’intérimaires ou de CDD, alors que les revenus de 4,5 millions de personnes proviennent de l’informel le plus total. Les causes de ce déséquilibre sont à mon avis doubles : d’une part, la taxation du travail (IR et CNSS) et, d’autre part, sa faible productivité.
Les mesures de relance à court terme de la productivité sont l’apprentissage mais aussi des mesures liées à l’environnement du travail tels que le transport en commun qui est peu efficient dans notre pays et l’éducation et la santé qui constituent des poids financiers lourds pour nos salariés, ce qui se traduit par des pressions supplémentaires sur les salaires, adressées à nos entreprises.
Sur le fond, la pression fiscale sur les salaires doit être revue à la baisse. Sur la forme, la mesure que vous évoquez ne peut être que transitoire et en réponse aux entreprises en difficulté du fait de la pandémie. Pour éviter que le dispositif de chômage partiel ne se transforme en incitation au chômage tout court, cette aide devrait à mon sens être consentie à travers les entreprises et en même temps assortie de moyens de contrôles stricts liés à la performance de l’entreprise et du salarié.

• Avez-vous des pistes pour la fiscalité des investissements et les leviers de promotion du capital national lors de la phase de relance, sachant que la charte des investissements se fait attendre depuis des années ?
La crise de l’offre au Maroc est profonde. Dans le même temps, nous avons vu nombre d’investissements dans les zones d’accélération industrielle, investissements souvent tournés vers les marchés étrangers et en même temps le plus souvent portés par des investisseurs également étrangers : C’est la logique des maquiladoras qui, malgré le développement des écosystèmes, ne se traduit pas par une création suffisamment dense d’emplois.
Il est toujours possible pour un investisseur de négocier des conditions particulières mais le développement des innovations et l’ouverture des marchés exigent des mesures d’équité entre les opérateurs. C’est, avec des mesures pour rétablir la compétitivité de la production, un préalable pour le développement tant du commerce que de l’investissement productif, de l’emploi et de l’export.
Les mesures fiscales attendues sont du ressort d’une baisse des prélèvements sur les salaires, un alignement des conditions douanières pour les industries locales sur les importations concurrentes en provenance des ALE, un allègement des autres charges fiscales sur la production et l’investissement, et bien entendu une réforme de la TVA pour qu’elle soit effectivement neutre pour l’entreprise.