Grosse pagaille en perspective dans les ports

A moins d’un mois de l’entrée en vigueur de la réforme, le dossier du partage de l’activité est miné par les conflits d’intérêt.
Le syndicat des dockers brandit la menace de la grève, malgré l’engagement
du ministre de sauvegarder les emplois.

Le bras de fer entre le ministère de l’équipement et du transport et le syndicat des dockers, affilié à l’UMT, prend une tournure curieuse. Réunis en AG extraordinaire dimanche 5 novembre à Casa, les dockers ont publié un long communiqué qui laisse apparaître un durcissement de leur position, et ce malgré la promesse de Karim Ghellab, ministre de l’équipement, de garantir le maintien des 1090 emplois au port de Casablanca. En effet, le syndicat menace de déclencher une nouvelle grève dans les ports «au cas où le ministère de tutelle persisterait dans sa politique qui consiste à mettre les employés manutentionnaires du port devant le fait accompli».

Normalement, le rôle d’un syndicat est de défendre les emplois, et, dans le cas présent, la proposition du ministre de maintenir tous les emplois des dockers en les intégrant dans une société de manutention qui sera créée par Comanav aurait dû calmer les esprits.

Une réforme dont on a peut-être sous-estimé les conséquences
Loin s’en faut car, derrière ce conflit dangereux pour toute l’économie du pays, il y a un problème de partage des quais du port de Casablanca entre les armateurs privés et la Société d’exploitation des ports (Sodep), née de l’éclatement de l’Odep (Office d’exploitation des ports). L’enjeu financier est en effet tellement énorme que l’intérêt général qui devrait guider le comportement de tous est passé au second plan. Car qui dit partage des quais, dit chiffre d’affaires, et les opérateurs privés, avec à leur tête IMTC, refusent le partage proposé par le ministre, arguant du fait qu’il est inégal et de nature à fausser la concurrence. Ainsi, on peut se demander ce que devient Consorport, la société de manutention qui devait être créée par IMTC, entre autres, et Comanav, cette dernière ayant été invitée à créer une autre société. C’est d’ailleurs cette annonce qui a mis le feu aux poudres, provoquant une levée de boucliers chez les dockers, inquiets eux aussi du maintien de leurs emplois.

Le ministre invite Comanav à créer une société concurrente de la Sodep
Sans vouloir faire de procès d’intention, il est tout de même étonnant que toutes ces négociations se déroulent à moins d’un mois de l’entrée en vigueur de la loi qui a été, pourtant, promulguée et publiée au Bulletin officiel le 5 décembre 2005. Le gouvernement a-t-il sous-estimé les conséquences de la réforme portuaire qu’il a initiée et qu’il a l’obligation de mener à terme ? D’aucuns n’hésitent pas à l’affirmer, ajoutant que le gouvernement ne peut faire marche arrière car c’est la quasi-totalité des échanges extérieurs du pays qui en dépend.

Pour comprendre les enjeux du passage d’un système de monopole aux mains d’un office public à un système ouvert à la concurrence, il faut revenir à ce que dit à ce sujet la loi 15-02 relative aux ports. Si l’un des objectifs de ce texte est d’introduire la concurrence dans les ports marocains, il ne dit nulle part que telle ou telle infrastructure doit être attribuée au secteur privé. Dans le préambule, il est seulement stipulé qu’il s’agit «de mettre les exploitants portuaires en situation concurrentielle» en encourageant et en développant «l’intervention progressive du secteur privé dans la construction et l’exploitation portuaire».

La loi introduit un deuxième élément de taille qui transformera de fond en comble l’organisation du travail dans les ports. Il s’agit de l’application de «l’unicité de la manutention à travers la réalisation, par le même opérateur portuaire, de l’ensemble des opérations de chargement et de déchargement à bord et à quai». Et c’est là le fin mot de l’histoire. Car, à ce jour, ce sont les sociétés privées de manutention, réunies au sein de leur association Assamat, qui assurent la manutention à bord des bateaux, tandis que l’Odep assure la manutention sur les quais, avec son matériel, ses grues ses portiques, etc. Mais, au matin du 5 décembre 2006, il va falloir que chaque partie se débrouille toute seule. Or, si la Sodep qui a le statut de société anonyme est en train de constituer progressivement un portefeuille clients en cherchant des partenaires parmi les armateurs et en formant une partie de ses agents au travail à bord des bateaux, on n’a aucune idée sur ce que comptent faire les candidats privés à l’exploitation portuaire pour assurer le travail sur les quais, surtout que le matériel demande des investissements lourds. Tout ceci fait craindre à certains une grosse pagaille dans les ports marocains. Rendez-vous donc le 5 décembre prochain.