Grèves : record en matière de journées de travail perdues !

363 000 journées de travail perdues au cours des neuf premiers mois de 2016, en hausse de 88%. Le nombre de grèves déclenchées a, lui, baissé de 20%, à 170. La conflictualité touche essentiellement les PME-PMI.

Deux chiffres, en apparence contradictoires, caractérisent la conflictualité dans le travail au cours des neuf premiers mois de 2016 : d’une part, le nombre de grèves déclenchées a baissé de 20,2%, à 170 grèves par rapport à la même période de 2015, mais, d’autre part, le nombre de journées de travail perdues a, lui, augmenté de 88,13%, à 363 076,5, selon des données fournies par le ministère de l’emploi et des affaires sociales. Il vaut mieux le signaler tout de suite, ce dernier chiffre, celui du nombre de journées de travail perdues (NJTP), même s’il ne couvre que neuf mois, est le plus élevé jamais atteint depuis l’année 2000, soit depuis que cette statistique est publiée. Il se trouve que pour les spécialistes du droit du travail, cet indicateur est le plus pertinent pour mesurer le degré et l’intensité de la conflictualité dans le monde du travail. C’est dire…

L’apparente contradiction entre le nombre de grèves effectives et celui du NJTP s’explique facilement : les 170 grèves effectives, recensées par les inspections du travail du ministère de l’emploi et des affaires sociales, ont non seulement perduré dans le temps (un total de 1 mois pratiquement), mais également vu la participation de 57,4% de l’ensemble des travailleurs des 138 établissements concernés par les arrêts de travail. Ce taux de participation est élevé lorsqu’on le compare aux années précédentes où il se situait autour de 45/46%.

D’après les données du ministère de tutelle, près de 60% (58,82% exactement) des grèves déclenchées l’ont été dans trois régions : 49 grèves (soit 28,82%) dans la région Rabat-Salé-Kénitra, 31 (ou 18,24%) dans le Grand Casablanca-Settat et 20 (ou 11,76%) dans la région Béni Mellal-Khénifra.

Le versement des salaires est toujours le premier motif des contestations

Pour des raisons qui tiennent à la distribution géographique des activités économiques, c’est dans la région de Casablanca où, habituellement, on enregistre le plus grand nombre de grèves. Le fait que la région Rabat-Salé-Kénitra occupe cette fois la première place est probablement lié au fait que pratiquement la moitié des grèves recensées ont été déclenchées dans le secteur des services. En effet, celui-ci a connu 79 arrêts de travail (soit 46,5% du total) dans 60 établissements (43,5% des établissements concernés). En deuxième position, on trouve le secteur industriel avec 47 grèves (près de 28%) dans 37 établissements, et, en troisième position, le secteur agricole avec 21 (12,35%) grèves dans 20 établissements.

Comme souvent, c’est dans les établissements employant entre 26 et 50 salariés que l’on enregistre le plus de grèves: 45, soit 26,5% du total. Viennent en deuxième position les établissements comptant entre 101 et 250 salariés avec 39 grèves (23%), puis les unités employant entre 51 et 100 salariés avec 38 grèves (22,35%).

Venons-en maintenant aux motifs de ces grèves. Invariablement on retrouve en premier lieu le retard de versement des salaires et/ou le non-paiement des salaires tout bonnement. Viennent ensuite, dans l’ordre, les licenciements, les avantages sociaux (le ministère ne précise pas s’il s’agit de leur remise en cause ou de leur inexistence) et l’atteinte au droit à la protection sociale. Selon ces observations des agents des inspections de travail, les grèves déclenchées l’ont été principalement pour des motifs d’ordre social. Les motifs liés à l’action syndicale ne sont certes pas absents dans ces conflits, mais ils sont classés à l’avant-dernière place. Cette hiérarchisation des motifs à l’origine des grèves serait-elle le symptôme d’une dégradation des conditions sociales des travailleurs, de difficultés conjoncturelles que traverseraient les établissements concernés, ou des deux à la fois ? Lorsqu’on tient compte des conflits collectifs évités, on est tout de même amené à considérer que le mécontentement des travailleurs est bien plus important que ne le reflète le nombre de grèves effectives. Les statistiques du ministère de l’emploi et des affaires sociales indiquent en effet que les inspections du travail, par leurs interventions, ont pu éviter le déclenchement de 1 150 grèves dans 996 établissements, au lieu de 1001 grèves évitées dans 856 entreprises sur la même période de 2015. Comme pour les grèves déclenchées, celles qui ont été évitées ont concerné au premier chef la région de Rabat-Salé-Kénitra (26,35%), suivie du Grand Casablanca-Settat (25,83%) et de Fès-Meknès (17%). Réparties par secteur d’activités, les grèves évitées l’ont été d’abord dans les services (32%), puis dans l’industrie (25,8%) et en troisième position dans l’agriculture (21,5%). Là encore, le premier motif des grèves évitées est le retard dans le versement des salaires (25,33%), suivi du licenciement (16,5%) et de la durée du travail (11,13%). Les entités employant 26 à 50 salariés sont les plus concernées par ces conflits potentiels, suivies de celles employant 51 à 100 salariés et, en troisième lieu, des établissements comptant entre 1 et 9 salariés.

Plus de 100 000 conflits individuels enregistrés

Comme on le voit, le théâtre, si l’on peut dire, de cette conflictualité, réelle ou potentielle, ce sont donc les PME-PMI, soit l’essentiel du tissu productif national. Ces entités, ce n’est pas une nouveauté, présentent des fragilités de tout ordre et une conjoncture comme celle de 2016, avec une croissance économique des plus rachitiques, n’est sans doute pas pour arranger les choses. Cela apparaît au travers d’un autre indicateur, celui des conflits individuels. Les inspecteurs du travail, dans le cadre de leur mission de conciliation (en sus de celle de contrôle) ont reçu 101703 réclamations, selon les données de leur ministère de tutelle. Ils sont parvenus à régler 55,86% de ces cas, précise-t-on. Les conflits individuels ayant opposé des salariés à leurs employeurs et traités par les inspections de travail ont été au nombre de 41 168. 25,4% de ces derniers (soit 10 439 cas) ont été portés devant les tribunaux.

Cette fois, les trois principaux motifs des conflits individuels, ce sont dans l’ordre le licenciement (30%), le non-respect du congé annuel (18,3%) et du SMIG (16,12%). Et comme pour les conflits collectifs, les conflits individuels ont touché d’abord le secteur des services (37%), celui de l’industrie (24,4%) puis le BTP (16,3%).

Au total, on peut dire, pour ces neuf mois de 2016 du moins, que si les conflits collectifs ont baissé en nombre, ils ont augmenté en intensité. On est toutefois bien loin des situations que connaît un pays comme la France qui est, il est vrai, une exception en Europe, voire dans le monde. Malgré un taux de syndicalisation inférieure à 10%, la France est en effet championne de la contestation sociale non seulement en Europe mais aussi dans le monde. Selon des statistiques non officielles, il y aurait dans l’Hexagone une moyenne de 3 millions voire plus de journées de travail perdues. La presse française rapporte qu’un institut allemand spécialisé proche des syndicats de ce pays (WSI) a calculé qu’entre 2005 et 2014, la France a perdu en moyenne annuelle 139 journées de travail pour 1000 actifs. En Allemagne, avec un taux de syndicalisation proche de 20%, seulement 15 journées de travail pour 1000 travailleurs ont été perdues en 2015. Toujours d’après le rapport de cet institut allemand, en Suisse où le dialogue social est ancré dans les mœurs, une seule journée de travail est perdue pour 1000 employés.

En comparaison, la situation du Maroc sur ce plan est loin d’être la plus mauvaise. Selon nos calculs, le Maroc sur ces neuf premiers mois de 2016 a perdu 34 journées de travail pour 1000 actifs occupés. C’est nettement moins pénalisant qu’en Norvège (53 journées perdues pour 1000 travailleurs), en Espagne (66 jours perdus), en Finlande (76), Belgique (77) ou encore au Canada (102 journées de travail perdues pour 1000 actifs occupés). Mais la comparaison s’arrête là. Car tous les pays évoqués plus haut ont des économies plus ou moins solides, ils sont donc à même de résister aux chocs que peuvent constituer des conflits collectifs de travail d’une certaine intensité. Mais si la grève a sans aucun doute un coût économique, n’oublions pas qu’elle est à l’origine d’avancées sociales considérables. Le tout est de trouver un point d’équilibre entre l’entreprise et ses salariés, entre la nécessaire compétitivité de celle-là et la non moins nécessaire protection des droits sociaux de ceux-ci.