Gouverner autrement le monde de demain ? Les Etats ne suffisent pas

L’interdépendance entre économies impose une plus grande participation des économies émergentes, des entreprises et des ONG dans les systèmes de décision mondiaux.
Défi alimentaire, problèmes énergétiques, dérives du système financierÂ…, des questions qui nécessitent aujourd’hui des solutions globalisées.

Si la tenue de la deuxième édition de la «World Policy Conference» à Marrakech a été un coup d’essai, la troisième édition qui a clôturé ses travaux dimanche 17 octobre dans la ville ocre fut un coup de maître. D’abord par la profondeur des débats qui ont eu lieu. Ensuite parce qu’elle a braqué les regards sur le Maroc qui accueillait pour l’occasion non seulement le secrétaire général des nations Unies, mais également une palette de sommités mondiales comme des ministres en exercice, des responsables d’organisations étatiques majeures et des experts, mais également de patrons de multinationales à l’instar de Christophe de Margerie, le PDG de Total, qui, lors du dîner d’ouverture, vendredi 15 octobre, mettait en garde contre les dérives d’un monde où la gouvernance mondiale était vue comme un privilège donné au plus puissant de décider de l’avenir de la planète. «Qui décide quoi, qui peut juger que ceci est bien et cela est mauvais ?», fait-il remarquer à juste titre. Car c’est de gouvernance mondiale qu’il était question, ou plutôt de gouvernance prenant mieux en compte les intérêts de chacun et notamment en matière de lutte contre la pauvreté, de mobilisation contre les changements climatiques ou encore de gestion de problèmes jusque-là inconnus dans le monde.

Un monde géré autrement que par un Conseil de sécurité

On ne s’étonnera point que Ban Ki Moon lui-même milite pour une refonte des systèmes de gouvernance mondiaux, à commencer par cette Onu qu’il dirige aujourd’hui. Sur ce sujet, Thierry de Montbrial, président de l’Institut français des relations internationales (IFRI), organisateur de la WPC, va plus loin en posant la question du Conseil de sécurité dominé par 5 puissances mondiales et plutôt considéré comme un cénacle d’affrontement par véto interposé que comme une instance de sages agissant dans l’intérêt collectif. Bref, l’idée est non seulement d’intégrer dans les instances consultatives et/ou décisionnaires mondiales les puissances économiques émergentes, mais également les multinationales, en vertu de leur activité transterritoriale ou encore les ONG.
Il faut dire que depuis le début du millénaire, les événements qui se sont succédé, des attentats du 11 septembre à la crise économique mondiale, en passant par la guerre en Irak et les alertes au réchauffement climatique, ont engendré une prise de conscience collective sur la nécessité de gouverner le monde autrement. Miguel Angel Moratinos, ministre des affaires étrangères espagnoles, le dit d’ailleurs de manière fort juste en estimant que «nous avons changé de millénaire en continuant de vivre comme si rien n’avait changé». Ironie, alors que l’Espagne, à l’époque gouvernée par la droite, s’était ostentatoirement rangée du côté des Etats-Unis, le représentant de celle d’aujourd’hui, où la gauche est aux commandes, fustige l’attitude des Etats-Unis en estimant qu’une «mauvaise réponse avait été apportée aux attentats du 11 septembre et qu’au lieu de régler les conflits existants [NDLR : allusion faite au conflit israélo-palestinien] nous en avons créé d’autres avec l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan».

Crise économique mondiale : et si demain le miracle d’une réponse à la hauteur ne se répétait pas ?

Malgré le caractère volontairement prospectiviste de cette WPC, les questions de l’heure ont, bien entendu, dominé les débats et des sessions plénières ou des ateliers y ont été consacrés. Ainsi a-t-on parlé de gouvernance monétaire et financière mondiale, dans le sillage de cette crise des subprime qui a dégénéré en catastrophe économique et financière mondiale. «Attention, les économies sont interconnectées, interdépendantes», a martelé Jean-Claude Trichet, gouverneur de la banque centrale européenne. «si la réaction a été à la hauteur, si le monde a mobilisé 25% de son PIB pour éviter l’effondrement de son économie, le miracle ne se répétera peut-être pas une autre fois. Il faut donc réduire la probabilité d’un nouveau choc mondial». a-t-il averti.
Autre préoccupation du moment, les défis alimentaires et énergétiques, futurs sujets de discordes entre pays. Or, s’alarme-t-on, il n’y a pas ou prou d’organes de gouvernance mondiale qui auraitent suffisamment de poids pour pouvoir réguler, agir, imposer les changements nécessaires au monde de demain. Par exemple, en quatre ans, le nombre de personnes affectées par la pauvreté alimentaire est passé à un milliard d’individus, soit 25% de hausse. En 2050, pour pouvoir combler les besoins de tous les habitants de la planète, il faudra produire carrément le double de ce que le monde collecte aujourd’hui. «Comment faire, augmenter la surface agricole alors qu’elle est déjà rare ou se tourner vers les OGM fortement contestés», s’interroge, Philippe Chalmin, fondateur du Cercle cyclope. La nécessité d’une concertation mondiale, d’une action coordonnée s’impose plus que jamais. Même scénario pour l’énergie. D’ici 2030, 80% du surplus de demande proviendra des économies émergentes, sachant que, déjà, celle des pays développés est surdimensionnée par rapport aux besoins réels. Se dirigera-t-on alors vers une instance mondiale dédiée à la question énergétique ? la question reste posée… Terminons sur une note optimiste, «cette interdépendance entre pays est source de synergies qui peuvent être mises au service d’ajustement en temps opportun, en cas de crise», estime Pier Carlo Padoan, secrétaire général adjoint de l’organisation de coopération et de développement économique. Rendez-vous donc dans un an… à Marrakech ? Thierry de Montbrial, patron de l’Ifri, s’y est engagé.