Fruits et légumes : Le long périple des routiers marocains vers les marchés ouest-africains

• Chaque jour ce sont plus de 100 camions qui acheminent l’origine Maroc vers les pays d’Afrique subsaharienne.
• Malgré les contraintes, les risques qu’encourent souvent ces transporteurs sur ces routes, les activités d’exportation de nos produits agricoles s’intensifient vers les pays d’Afrique de l’Ouest, après avoir enregistré une augmentation croissante de la demande de ces pays.

C’est un chemin longue distance que parcourent depuis des années les camionneurs transporteurs marocains de fruits et légumes vers les pays de l’Afrique de l’Ouest. Ce trajet semé d’histoires pour ceux qui l’empruntent, pour certains depuis près de deux décennies, voire plus, ne décourage pas ces vaillants travailleurs, même en période de Coronavirus. La crise du Covid-19 n’a pas ralenti en effet ces flux d’exportations vers ces marchés toujours demandeurs de l’origine Maroc. Le Royaume prouvant encore une fois la résilience de son monde agricole et sa capacité à répondre non seulement à ses besoins alimentaires mais aussi à ceux de ses clients importateurs.
Mustapha est l’un de ces transporteurs assidus depuis 2012 sur ces routes. Il avance que ce sont plus de 100 à 120 camions qui prennent la route chaque jour au départ des différentes villes du Royaume, transportant chacun près de 35 tonnes de fruits ou de légumes. Mauritanie, Côte d’Ivoire, Sénégal, Togo, Mali, Nigéria… Le Maroc a réussi sur son continent à diversifier ses marchés. Le Burkina Faso est le plus lointain pour les transporteurs au départ du Maroc. Il faut entre 15 à 20 jours pour atteindre ce marché, si le voyage se passe sans embuches. «Pour faire acheminer sa marchandise vers ce pays, le vendeur doit payer à l’entreprise de transport près de 70 000 DH pour une expédition de 35 tonnes de marchandises», souligne Mehdi, un autre chauffeur de camion. Dans ce montant, le voyage aller-retour avec toutes ses charges absorbera environ 30 000 DH. Sur le montant restant, des frais de déplacement de 7 000 DH sont alloués au chauffeur, explique Mehdi. Ce budget couvrira les frais de visa mais aussi les repas et souvent les aléas du voyage. «Suivant la destination nous percevons entre 1 500 DH et 7 000 DH de frais de déplacement, plus un fixe mensuel de 4 000 à 4 500 DH. A la fin du mois, notre salaire est ainsi entre 7 000 et 4 500 DH selon les expéditions effectuées», explique Mustapha.
Depuis les années 90, lors desquelles de petits camions d’une capacité de transport de 13 tonnes acheminaient les marchandises marocaines vers les marchés ouest-africains, le parc de camions destinés à ces expéditions s’est beaucoup développé. Pour les denrées périssables, ce sont aujourd’hui des camions frigorifiques qui sont utilisés, indique Miloud, un chauffeur résidant à Casablanca. «Je travaille dans la filière depuis 2007, mais aujourd’hui je ne voyage plus, je m’occupe à Casablanca de la gestion d’un parc de camions», précise-t-il. Il raconte que ces expéditions en cette période de crise Covid, sont pour les chauffeurs des voyages en solitaire. Les camionneurs n’étant pas autorisés aux postes frontières à transporter un accompagnant. «Nous arrivons, toutefois, à faire des petits convois avec d’autres camionneurs», ajoute-t-il. C’est en effet plus sécurisant de faire le voyage en même temps que d’autres confrères car la route est longue, fatigante et les risques ne manquent pas. Les histoires à ce sujet sont nombreuses. Miloud raconte comment lors d’une expédition du genre, il s’est fait voler par des autochtones toutes ses réserves de carburant, pendant qu’il s’était arrêté un peu pour se reposer et s’assoupir. «Lors d’un autre voyage, j’ai dû vivre dans mon camion pendant 63 jours en Mauritanie car les documents dont je disposais n’étaient pas conformes au conteneur que je transportais», raconte-t-il.
A chaque voyage donc son lot d’anecdotes et de dangers, mais les flux vers ces marchés ne ralentissent pas. Le Maroc ne cesse de développer ses parts de marché sur ces places. Au niveau du secteur formel, tous produits confondus, l’export de l’origine Maroc vers les pays africains est estimé par les professionnels, sur la base des chiffres de l’Office des changes, à 22 000 tonnes lors de la campagne 2017-2018, passant à 73 000 tonnes durant la campagne 2018-2019.
«La filière agrumes formalise aujourd’hui pour la deuxième année ses exportations vers les pays Africains», souligne Khalid Bounajma, président de l’Association des conditionneurs d’agrumes du Maroc. Sur le marché africain, si les pommes de terre et les oignons sont parmi les produits phares importés du Maroc, les agrumes du Maroc sont très prisés et c’est une place qui représente pour la filière un potentiel d’export de 180 000 tonnes.
La plateforme logistique en projet au port d’Abidjan va permettre la consolidation et la massification des flux agro-alimentaires depuis le Maroc vers l’Afrique de l’Ouest. En tant qu’aménageur et développeur de zones industrielles logistiques et portuaires, Tanger Med vise à travers ce projet la poursuite de l’accompagnement de flux d’exports marocains vers l’Afrique. Le protocole d’accord relatif à l’aménagement, le développement et la gestion de la plateforme logistique de commercialisation des fruits et légumes au Port Autonome d’Abidjan constitue une offre de solution logistique pour le développement des exportations agro-alimentaires marocaines. Les études techniques sont actuellement en cours de finalisation. Cet investissement initié par le gouvernement marocain est réalisé en partenariat avec le gouvernement ivoirien dans le cadre d’une opération public-privé. La signature de la convention entre les deux pays a eu lieu il y a deux ans en marge du SIAM 2018 à Meknès. Pour l’heure, les études techniques sont en cours de finalisation, indiquent les représentants de Tanger Med. Il convient de rappeler que près de 40% des flux conteneurisés traités actuellement au niveau de ce port ont pour origine/destination l’Afrique, avec des connexions maritimes hebdomadaires vers près de 40 ports et 20 pays en Afrique. A noter qu’en 2019, Tanger Med a manutentionné 4,8 millions de conteneurs EVP (Equivalent vingt pieds) toutes origines et destinations confondues à travers le monde.
Pour avancer encore plus sur le marché africain, il est nécessaire, de l’avis des professionnels, de structurer le secteur informel qui représente encore aujourd’hui près de 80% des exportations de fruits et légumes vers l’Afrique. Les acteurs de la filière soulignent aussi, entre autres, la mise en place de procédure adaptée au marché d’Afrique subsaharienne, au niveau de l’Office des changes. Compte tenu de la nécessité d’uniformiser l’origine Maroc pour toutes les destinations afin de préserver l’image de marque des exportations marocaines de fruits et légumes, il est aussi, jugent les exportateurs, souhaitable de se pencher sur des moyens d’accompagnement au conditionnement pour la destination Afrique.