Flexibilité du dirham : le Maroc n’est pas encore prêt

Autorités monétaires et professionnels du secteur financier estiment que le système de change actuel est efficient.
Le taux de change effectif réel est conforme à la réalité des échanges économiques.
L’ouverture impose une migration vers le système flexible,
le FMI le recommande, mais il faudra d’abord consolider les acquis économiques.

Depuis janvier 1993, date à laquelle Mohamed Berrada, alors ministre des finances, avait annoncé la convertibilité du dirham pour les opérations courantes, acte qui marquait le début de la libéralisation des échanges extérieurs, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, sur cette première partie de la balance des paiements comme pour une bonne partie des transferts de capitaux, il n’existe plus aucune restriction administrative. En somme, l’ancrage sur l’économie mondiale est bien une réalité qui se renforcera avec le temps. Pour les autorités monétaires, il y a cependant un défi à relever : assurer un environnement financier stable de sorte à renforcer la confiance des investisseurs et opérateurs économiques et, in fine, permettre à l’économie de continuer à prospérer. Pour ce faire, il y a un paramètre important à prendre en considération : plus l’économie se libéralise, plus elle s’expose aux chocs externes. D’où la sempiternelle question sur le régime de change à adopter pour mieux s’adapter à ces évolutions.

Rappelons à ce propos que le Maroc adopte un système de change fixe avec un dirham rattaché à un panier de devises constitué pour l’essentiel de l’euro et du dollar, monnaies dans lesquelles sont libellée la quasi-totalité des transactions extérieures. Il existe cependant une étroite marge de fluctuation à la hausse et à la baisse.

Naturellement, ce choix, qui est un acte de souveraineté, ne satisfait pas tout le monde. De manière épisodique, les exportateurs, appuyés par certains observateurs, haussent le ton pour réclamer une dévaluation permettant d’améliorer leur position concurrentielle. Mais, jusqu’à preuve du contraire, les autorités sont restées sourdes à cette requête. Entre autres explications, une révision à la baisse de la valeur de la monnaie est une mesure certes bénéfique sur le court terme, compte tenu de son possible effet entraînant sur les exportations, mais elle engendre l’augmentation symétrique du prix des importations, ce qui risque de provoquer l’inflation.

Faut-il pour autant clore le débat sur la valeur du dirham ou sur l’opportunité de maintenir le système en vigueur ? La réponse est non ! Un expert financier se pose même la question de savoir si la cotation administrative est en phase avec les choix économiques.

Le cours du dirham sur le marché parallèle reste proche du cours officiel
On présume qu’une libéralisation plus prononcée entraîne fatalement un glissement vers un régime de change flexible. Les décideurs en sont conscients et le FMI (Fonds monétaire international) milite pour. Outre la possibilité de mieux s’adapter aux chocs extérieurs, le Fonds soulignait, dans un de ses rapports sur le Maroc, que «des réformes structurelles ayant pour effet de relever la productivité et l’efficacité pourraient justifier une monnaie forte, mais ces effets risquent de prendre du temps à se matérialiser». Dans le même sens, poursuivent les experts, «une ouverture du compte de capital accentuerait l’incertitude du taux de change». Et de préciser : «Si ce compte était libéralisé – on fait allusion particulièrement aux capitaux à caractère spéculatif, sachant que les transferts sont de manière générale libres -, un taux de change souple serait également nécessaire pour préserver l’indépendance monétaire, et souhaitable pour éviter de fournir des garanties de change implicites». Ce qui veut dire que le pays n’aurait pas à trop souffrir d’une éventuelle sortie massive de capitaux en cas de crise.

A ce jour, personne n’est cependant pressé d’aller, à court terme, vers ce système. Le Fonds suggère mais ne semble pas trop insister sur un calendrier précis. Et, à l’intérieur, du côté des autorités monétaires, comme de celui des professionnels de la finance, on reste persuadé que le système actuel est parfaitement efficient dans le contexte économique de l’heure. Les données du marché corroborent ce constat.

D’abord, si l’on se limite à la valeur de la monnaie, il y a un indicateur pertinent à prendre en considération dans un pays à régime de change fixe doublé d’un contrôle plus ou moins souple des changes, c’est le marché parallèle. Chez les cambistes de Bab Marrakech, à Casablanca, comme à Algesiras (Espagne), pour ne citer que cette ville étrangère, où les agences de voyages cotent le dirham, la différence avec le cours officiel, à l’achat comme à la vente, ne dépassent pas 10 %. Mais, il y a plus concret. «Sur les dix dernières années, la politique de change a été positive. Le Maroc a traversé toutes les crises des pays émergents sans conséquences. C’est un gage de confiance pour les acteurs économiques», note Khalid Nasr, directeur de salle des marchés à BMCE capital. Il rejoint en cela nombre d’observateurs du secteur financier ainsi que les hauts fonctionnaires du ministère des finances ou de Bank Al Maghrib qui brandissent les fondamentaux économiques dès qu’on les titille sur les questions monétaires. On explique que la balance des paiements est solide (voir graphes ci-contre) – ceci est dû à plusieurs facteurs comme l’augmentation des transferts venant de l’étranger et la réduction des charges de la dette extérieure -, que l’inflation est contenue, même s’il y a un regain des tensions due notamment à la hausse du prix du pétrole et à d’autres contingences, et que le taux de change effectif réel, que l’on intègre dans l’appréciation des échanges commerciaux, est à un niveau parfaitement correct. Et pour couper court aux arguments des tenants d’un assouplissement, ce taux s’est légèrement déprécié par rapport au niveau d’équilibre.

Autre élément important, la configuration des échanges commerciaux, caractérisée par une forte dépendance vis-à-vis de l’euro (même si ce n’est pas l’idéal), constitue un facteur de stabilité. «Il est dangereux de prendre des mesures d’assouplissement et de revenir dessus», prévient un officiel.

D’abord renforcer la cohérence des équilibres macroéconomiques
Au regard de cette situation, il n’y a aucune raison de se précipiter. «L’évolution vers un régime de change flottant doit être graduelle», répète-t-on à l’envi. On comprendra ici qu’on n’est pas encore suffisamment prêt mais que le contenu de la feuille de route est bien connu. Il s’agit de continuer à asseoir un système financier solide et plus efficace et de renforcer la cohérence des équilibres macroéconomiques. Sur ce volet, il est relevé qu’une tendance lourde se dégage, en ce sens que l’inflation est relativement bien maîtrisée à travers une politique monétaire prudente. La supervision bancaire est également plus rigoureuse et plus efficace avec, à la clé, de meilleurs résultats et une réduction drastique des risques, matérialisée par la nette baisse des créances en souffrance.

Le talon d’Achille reste pour l’heure le commerce extérieur. Le déficit commercial ne cesse de se creuser et ce n’est pas seulement parce que le pays s’équipe et achète des demi-produits, mais aussi du fait que les exportations ne sont pas suffisamment toniques pour inverser la tendance. L’offre est encore peu diversifiée et l’essentiel est constitué de produits à faible valeur ajoutée. Ce diagnostic est fait et connu depuis plusieurs années, mais le mal persiste et pourrait encore durer, à moins que le plan Emergence ne fasse très vite des miracles. A cet égard, Khalid Nasr rappelle, à bon escient, que «la monnaie est un leurre et [que] la différence se fait par l’innovation, la qualité, le respect des délais et un cadre juridique incitatif»