Assurances : Entretien avec Mehdi Tazi, Président directeur général de Saham assurance

Le ratio combiné est autour de 95% au Maroc alors qu’il est de 60 à 80% dans certains marchés africains. Les assureurs marocains implantés en Afrique sont confrontés au risque opérationnel, de change et de non-disponibilité des devises.

Mehdi Tazi Président directeur général de Saham assurance
Mehdi Tazi
Président directeur général de Saham assurance

Quelles sont vos attentes du prochain rendez-vous de l’assurance qui sera tenu à Casablanca du 13 au 15 avril prochain?

Le métier de l’assurance consiste, pour l’essentiel, à être rémunéré, en échange de la promesse d’un soutien financier en cas de sinistre. Pour être en mesure d’honorer cette promesse, les assureurs se mettent ensemble pour partager le risque lié à un client en particulier.

La spécificité de notre métier induit les deux idées suivantes. Première idée: bien plus qu’ailleurs, la confiance est fondamentale entre l’assuré et l’assureur, et entre les assureurs et leurs réassureurs. Deuxième idée : En assurance, les confrères sont aussi partenaires puisqu’ils co-assurent leurs clients.

C’est pour les raisons citées ci-dessus que les rencontres professionnelles dans notre secteur sont si importantes. Ces rencontres nous permettent de nouer des liens avec d’autres assureurs ou réassureurs qui deviennent nos partenaires. Et ces rencontres permettent également de nous mettre à jour sur ce qui se fait dans d’autres marchés.

En plus de cet objectif de networking, je crois que l’événement de cette année sera aussi une bonne opportunité d’échange sur les difficultés que connaissent certains marchés de notre continent depuis un an. La chute des prix du pétrole a plongé certaines économies dans le rouge, provoquant des dévaluations importantes des monnaies locales et un assèchement des réserves de change. Pour des groupes internationaux ou pour des réassureurs, ces éléments ne sont pas rassurants. Les rendez-vous de Casablanca sont une plateforme intéressante pour débattre de ces questions.

En peu d’années, le rendez-vous de Casablanca s’est imposé comme un événement majeur du secteur pour notre région. C’est un événement qui accueille près de 500 professionnels venant essentiellement d’Afrique et d’Europe. J’espère qu’une fois de plus notre événement tiendra ses promesses.

Le taux de pénétration du secteur de l’assurance au Maroc reste faible à 3% environ. Pourtant, les compagnies continuent de lorgner les marchés africains. Jusqu’à quel point sont-ils intéressants alors que beaucoup reste à faire au Maroc?

Votre question induit qu’il faudrait attendre que le marché marocain soit arrivé à maturité avant d’aller s’attaquer à d’autres marchés. Je ne pense pas que ce soit la bonne approche. Nous pouvons à la fois travailler à faire croître le marché marocain, et en parallèle nous intéresser à d’autres marchés. Le taux de pénétration de l’assurance par rapport au PIB est certes faible comparé aux grands marchés européens ou américain, où il est plus de l’ordre de 8%. Cela étant, nous sommes le 2e marché africain en termes de taille, derrière l’Afrique du Sud, et le 3e du marché arabe derrière les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite.

C’est plutôt honorable de mon point de vue, quoiqu’il reste du chemin à parcourir. Le chemin pour passer de 3 à 8% est long parce qu’il nécessite un travail coordonné de plusieurs parties prenantes pour faire aboutir les réformes nécessaires à l’atteinte de ce résultat : cadre réglementaire élargissant les assurances obligatoires, diversification des instruments financiers permettant d’offrir des alternatives d’investissements aux épargnants, vulgarisation de l’assurance auprès du grand public, etc.

L’intérêt que portent nos entreprises pour les marchés d’Afrique subsaharienne vient du fait que ces marchés croissent plus vite que le nôtre, et que la rentabilité de ces marchés est meilleure que celle du marché marocain aujourd’hui. La croissance du marché est de l’ordre de 7% chez nous, elle est, l’ordre de 15% dans certains marchés comme le marché ivoirien ou nigérian par exemple. Dans notre métier nous mesurons la rentabilité technique d’une compagnie ou d’un marché à son ratio combiné. Il s’agit du ratio sinistre à prime net de réassurance augmenté des frais généraux et des coûts d’intermédiation. Alors que ce ratio est autour de 95% au Maroc, il est de l’ordre de 60 à 80% dans certains marchés africains.

Ces chiffres illustrent la croissance et la rentabilité des marchés subsahariens par rapport au Maroc, et expliquent l’intérêt que nos entreprises portent à ces marchés. z

Quels sont les pays qui disposent d’un grand potentiel dans ce sens et quels produits devraient y développer les compagnies d’assurance, en priorité?

Il y a de mon point de vue plusieurs facteurs pour déterminer l’attractivité des marchés de notre continent. Le facteur le plus déterminant me semble être la taille de la population : Il y a bien entendu le Nigéria avec ses 180 millions d’habitants, suivi des 4 pays totalisant pour chacun environ 80 millions d’habitants : Egypte, Ethiopie, Kenya, République Démocratique du Congo, et dans une moindre mesure la Tanzanie avec ses 45 millions d’habitants.

Après cela, il y a la qualité de l’environnement réglementaire et la densité de la concurrence : L’Ethiopie et la RDC sont encore des marchés fermés. Beaucoup d’assureurs sont sur le pied de guerre pour entrer dans ces marchés, mais ce n’est pas encore possible. Le Kenya et l’Egypte sont ouverts, mais la concurrence y est déjà relativement rude.

Il y a également d’autres marchés intéressants pour d’autres raisons : la Côte d’ivoire fait office de leader régional en Afrique de l’Ouest, et son économie est florissante, depuis quelques années. Le Mozambique également connaît une croissance importante depuis la découverte de gigantesques gisements de gaz.

Quant aux produits qui doivent être développés dans ces pays, il n’y a pas de réponse uniforme pour tous ces marchés. C’est du cas par cas en fonction de la politique d’investissement des Etats dans les grands chantiers, en fonction du système social mis en place dans le pays pour ce qui concerne l’assurance maladie, en fonction de l’obligation ou non de disposer d’une assurance responsabilité civile pour les conducteurs, etc.

A quels risques sont confrontés les assureurs marocains en Afrique?

Les entreprises internationales opérant en Afrique sont confrontées essentiellement à 3 risques de mon point de vue, en plus du risque politique.

Le risque opérationnel est plus élevé qu’ailleurs, parce que les textes régissant les assurances sont moins sophistiqués, parce que les systèmes judiciaires (qui sont importants en assurance parce qu’ils garantissent la bonne application des contrats d’assurance) sont moins fiables, et parce que les ressources humaines qualifiées en assurance sont plus difficiles à trouver.

En plus de ce risque opérationnel, il y a un risque de change important. Comme je le disais précédemment, certaines monnaies ont connu des dévaluations extrêmement élevées au cours de la dernière année. En 2015, par exemple, le Rand sud-africain s’est dévalué de 32% par rapport au dollar, et le Kwanza angolais de 31%. Et encore, il s’agit ici des cours officiels. La banque centrale émettant très peu de devises, ces cours atteignent des sommets au marché noir, jusqu’à 50% au-dessus du cours officiel. Cela veut dire que la dévaluation «effective» est plutôt de l’ordre de 100% !

Ce risque de change est couplé au risque de non-disponibilité des devises pour payer les dividendes, si bien que les investisseurs peuvent se retrouver avec des sommes importantes en monnaie locale, qu’ils n’arrivent pas à remonter à leur maison mère. Ces risques sont réels et sont sérieusement pris en compte par les assureurs marocains qui vont dans d’autres marchés africains.

Pourriez-vous nous commenter les chiffres 2015 du marché de l’assurance marocain ?

Notre marché a crû de 7% au global en 2015, avec une croissance de 12,4% en Vie et de 4,4% en Non Vie. En Vie, le marché est soutenu par l’activité bancassurance qui a connu une croissance forte, et en Non Vie, la croissance est équitablement répartie entre l’auto et le hors-auto.

Du point de vue de la croissance, le secteur se porte donc plutôt bien. Le ratio combiné du secteur est lui aussi bon, et en amélioration. Bien que les chiffres du secteur ne soient pas disponibles pour cet indicateur, il semblerait que ce ratio soit inférieur à 100%. Cela veut dire que, techniquement, les compagnies gagnent de l’argent.

En revanche, le secteur a été confronté en 2015, une fois de plus, aux difficultés qu’ont connues les marchés financiers. Le marché actions a été très impacté par les cas de la Samir et de Alliances principalement, mais aussi par d’autres valeurs qui ont affiché des profit warnings sur leurs résultats. En 2015, le MASI a baissé de 7,2%, et entre juin 2014 et juin 2015, la masse bénéficiaire des sociétés cotées a baissé de 28%, passant de 16,2 à 11,5 milliards de dirhams. Retraitée de ces deux valeurs, la baisse aurait été moindre mais tout de même de 3,5%.

Le marché obligataire, lui, continue à offrir des rendements moindres avec la baisse des taux. Du fait du manque d’investissement du secteur privé, et du fait de la sur-liquidité que connaît le marché actuellement, Bank Al-Maghrib a baissé une fois de plus le taux directeur en ce début d’année pour l’amener à 2,25%. Cette décision a pour effet de diminuer les rendements du portefeuille obligataire des compagnies d’assurance, puisque les tombées sont réinvesties à des taux plus faibles, alors que les compagnies ont pour certaines des portefeuilles anciens avec des rendements garantis.  Ces turbulences sur les marchés financiers ont impacté les résultats des compagnies d’assurances. Sur les trois compagnies cotées, seule Saham Assurance a affiché une croissance de son résultat net en 2015.

La nouvelle circulaire relative au recouvrement des primes automobiles est rentrée en vigueur le 1er avril. Quel serait son impact sur les ventes de l’assurance auto ?

La circulaire entrée en vigueur au 1er avril prévoit que pour les assurances automobiles, les intermédiaires reversent immédiatement les primes aux compagnies d’assurance.

Par le passé, les intermédiaires accordaient des délais de paiement importants aux assurés pour l’acquittement de leurs primes, souvent à leur détriment puisqu’une partie de ces facilités restait impayée, alors que les intermédiaires restent redevables auprès des compagnies.

Pour les assurances automobiles seules, l’encours impayé du secteur est de l’ordre de 2 milliards de dirhams, et les créances irrécouvrables générées chaque année de l’ordre de 250 millions de dirhams.

Cette circulaire n’aura pas d’impact sur les ventes d’assurance automobile. Elle aura en revanche un impact sur l’assainissement du secteur. Elle donne l’occasion aux intermédiaires de mieux maîtriser leurs impayés.

La filiale de Saham finance a clôturé l’exercice 2015 sur une bonne note. Sur le plan de l’activité, la compagnie d’assurance a totalisé des primes émises de 3,8 milliards de DH, en progression de 2,5% par rapport à 2014. Il n’est pas surprenant de voir que cette croissance reste dopée notamment par l’assurance Non Vie, fer de lance de l’assureur, et sur lequel il continue de mettre l’accent conformément à son choix stratégique de prioriser la rentabilité ainsi que la qualité de son portefeuille. Avec une part de pas moins de 90% des revenus globaux du groupe, le segment Non Vie a enregistré un chiffre d’affaires de 3,4 milliards de DH, en hausse de 3,1%. Par contre, l’activité de la branche vie s’est contractée de 2,2% pour atteindre 363 MDH. Pour sa part, le ratio de sinistralité s’est amélioré de 12 points pour s’établir à 52,5% grâce à la bonne tenue des charges de sinistralité. De plus, la stratégie de placement de la compagnie a porté ses fruits, puisque le résultat financier a augmenté de 7% à 482 MDH et ce malgré le mauvais comportement du marché actions et la quasi-stagnation de la courbe des taux des bons du trésor. Pourtant, le résultat technique s’est replié de 7% à 421,6 MDH. Au final, le résultat net s’est élevé à 340 MDH, en accroissement de 6%.