Filière sucre et blé tendre : les premières indiscrétions sur la réforme

Les protections douanières seront maintenues.
La suppression de la compensation est envisagée.

Chaque année, l’Etat injecte quelque 6 milliards de dirhams pour soutenir certains produits de consommation dits de première nécessité : sucre, farine de blé tendre et gaz butane. Cela représente environ 1,5 % du PIB, une charge de plus en plus lourde, surtout qu’il n’est pas démontré – le sera-t-il d’ailleurs un jour, vu la complexité du cheminement de la subvention ! – que les populations visées par cette politique en bénéficient pleinement.
C’est pourquoi les départements ministériels concernés (Affaires générales du gouvernement, Finances, Agriculture, entre autres) sont en train de réfléchir à une autre politique qui, en même temps qu’elle préserverait les intérêts des plus démunis, serait économiquement viable. Ce n’est pas facile, bien sûr, mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire. En tout cas, l’exemple de l’huile a montré que la libéralisation, puisque c’est de cela qu’il s’agit, n’est pas forcément synonyme de hausse des prix, bien au contraire. Elle a donné lieu à une diversification des marques et des produits – qui fait que tout le monde y trouve finalement son compte.
«La subvention en elle-même n’est pas un mal ; le problème est de savoir comment l’organiser et jusqu’à quel niveau il faut la maintenir», explique un responsable ministériel. Selon des indiscrétions, en effet, l’objectif qui est recherché à travers la réforme envisagée de la filière sucrière par exemple est bien sûr d’achever la libéralisation entamée en juillet 1996 afin d’offrir davantage de visibilité aux investisseurs potentiels, donc de réussir la privatisation des sucreries nationales (dont les coûts de transformation sont très élevés) ; mais c’est aussi, au bout du compte, de permettre au consommateur de tirer avantage des opportunités de baisses des prix, souvent induites par la concurrence que génère la libéralisation. Tout ne sera pas laissé cependant à l’arbitrage des seules forces du marché ; le processus sera encadré par l’Etat dont la régulation, ici plus qu’ailleurs, est plus que souhaitable, tout au moins dans un premier temps.
Ainsi, les scénarios qui sont actuellement à l’étude pour ce secteur se présentent de la manière suivante : d’une part, maintenir la protection aux frontières assurée actuellement à travers les équivalents tarifaires à l’importation et dont l’objectif est de protéger la production nationale ; d’autre part, procéder à la décompensation totale des sucres en pain, morceau et lingot. Cette décompensation, est-il suggéré, peut se réaliser de deux manières: par une hausse unique du prix de vente ou bien par une hausse en deux étapes.

2 milliards de DH par an pour subventionner le sucre
Il faut rappeler que depuis le mois de juillet 1996, la Caisse de compensation verse aux sucreries et aux raffineries une subvention forfaitaire de 2 000 dirhams par tonne pour les différents produits (sucre en pain, lingot, morceau, granulé), soit une subvention annuelle de l’ordre de 2 milliards de DH. Ce montant est financé par les équivalents tarifaires à hauteur de 500 MDH et par le budget général de l’Etat pour 1,5 milliard de dirhams.
Mais des études ont montré que le secteur souffre d’un certain nombre de dysfonctionnements, dont l’une des conséquences est le non-aboutissement de l’appel d’offres pour la cession des sucreries publiques. Parmi ces dysfonctionnements, on cite, entre autres, la prédominance de la production du granulé par rapport aux autres produits, «ce qui pose le problème de son écoulement» ; la perturbation du marché du sucre en pain (et la forte spéculation qui en découle) en raison de la saturation de la capacité de production et de l’impossibilité d’augmenter celle-ci du fait de l’obsolescence technologique et du coût prohibitif de l’investissement, le Maroc étant le seul pays à fabriquer encore ce produit.
S’agissant de la farine nationale de blé tendre (FNBT) – le prix du blé dur étant libéralisé depuis 1988 -, le problème est différent. «La subvention de ce produit [de l’ordre de 2 milliards de dirhams par an, NDLR] ne joue en rien dans la lutte contre la pauvreté et, cependant, la suppression de cette subvention affecterait durement les couches pauvres», confie-t-on à Rabat.
L’enquête sur le niveau de vie des ménages de 1998/99 a en effet montré que la FNBT est consommée aussi bien par les pauvres que par les riches ; d’où la difficulté de mettre en place un système de subvention ciblée. Il reste que, selon les données de cette même enquête, seulement un quart de cette subvention profite aux couches les plus pauvres. Comment y remédier ? C’est l’objet de la réforme en cours, dont le premier maillon, en vigueur depuis le 1er juin 2003, consiste à changer le système de taxation des céréales à l’importation de manière à atteindre un prix cible correspondant au prix fixé au producteur national (voir LVE du 30 mai 2003) étant entendu que le Maroc est structurellement importateur de céréales, en particulier de blé tendre.

Blé tendre : abandon de la fixation du prix au producteur
Ce premier jalon de la réforme, de nature à mieux protéger la production nationale, devrait être suivi – dans un horizon qui n’est pas encore défini – par l’abandon de la fixation du prix d’achat de la production nationale, ainsi que des marges de rétrocession et des primes de magasinage, soit les composantes actuelles du prix d’entrée à la minoterie (lequel correspond au prix cible à l’importation soit 260 DH/q). A Rabat, on estime que la décompensation de la FNBT (farine nationale de blé tendre) va probablement se traduire par une baisse des prix au producteur. Cela devrait inciter les minotiers à utiliser la production nationale au lieu de l’importation à condition que les produits soient de qualité égale, ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui. C’est pourquoi le projet de réforme parle de la nécessaire mise à niveau du secteur, plus spécialement la mise à niveau des infrastructures de stockage. Aujourd’hui, la capacité de stockage est de 17 millions de quintaux, dont moins de 10 % seulement sont conformes aux conditions techniques de valorisation des blés réceptionnés