Faut-il limiter l’investissement public pour contenir le déficit ?

Le gouvernement a annoncé le maintien de la dynamique d’investissement, est-ce à  dire qu’il sera en hausse encore une fois ?
En 2010, 25% du Budget de l’Etat ira à  l’investissement et les entreprises publiques ont prévu d’investir plus de 100 milliards de DH.
Avec la baisse des recettes fiscales, la croissance de l’investissement risque d’alourdir sérieusement l’endettement de l’Etat.

Alors que le mois de septembre vient de commencer, rien n’a encore filtré, en termes de données, sur la prochaine Loi de finances. L’on sait que les arbitrages seront plus ardus qu’à l’accoutumée, en raison d’un essoufflement des recettes fiscales et d’une volonté annoncée de ne pas laisser filer le déficit budgétaire. Bien entendu, cela suppose des dépenses de fonctionnement en baisse, mais quid de celles liées à l’investissement.
Pour le gouvernement, la dynamique d’investissement sera maintenue. On s’en souvient, quand la rumeur avait commencé à circuler, fin juillet, à propos d’un plan d’austérité que le gouvernement aurait l’intention de mettre en place, Mohamed Chafiki, directeur des études et des prévisions financières (DEPF) au ministère des finances, sans doute poussé par son ministre, avait démenti, dans les colonnes de La Vie éco, ce qu’il considéra comme un «anachronisme» et assura que rien ne serait fait dans le sens d’un rabotage des dépenses sociales ou d’investissement (voir La Vie éco du 23 juillet 2010).
L’investissement continuera d’être donc encouragé suivant une approche volontariste de soutien à la croissance. La question est néanmoins de savoir si, pour 2011, ce soutien sera aussi important qu’il l’a été depuis 2007 et surtout s’il va continuer à croître de la même manière. Depuis cette date, en effet, le gouvernement a, chaque année, réservé à l’investissement des enveloppes en hausse de plus de 20% (voir graphe). Résultat, au titre de cette année, par exemple, le budget d’investissement atteindra près de 54 milliards de DH, soit 25% des dépenses générales prévues par la loi de finances.
A cette somme déjà colossale, il faudra ajouter les investissements programmés par les services de l’Etat gérés de manière autonome (SEGMA) et ceux des entreprises et établissements publics (ONCF, ONEP, ONE, ONDA…), et des collectivitées locales. Au total, l’enveloppe se chiffre à 162 milliards de DH entre budget et hors budget.
Or, si le Maroc a pu se permettre de tels niveaux d’investissement c’est que hausse exceptionnelle des recettes fiscales aidant, le déficit budgétaire a pu être contenu dans des limites soutenables ; et durant les années 2007 et 2008, le solde a même été excédentaire. C’est la raison pour laquelle, du reste, la dette du Trésor n’a cessé de baisser pour se situer aujourd’hui à quelque 47 % du PIB. Cette évolution à deux chiffres des recettes est dépassée et pour l’année en cours, elles sont même en baisse. En 2009, le Budget a renoué avec le déficit (-2,2 %) et l’on prévoit pour l’actuel exercice un trou de 4%, soit environ 32 milliards de DH.

4% de déficit budgétaire en 2010 et 3,5% en 2011

C’est au regard de cette situation que surgit l’interrogation à propos du rythme de progression de l’investissement. Le gouvernement lui-même, à travers son ministre des finances, Salaheddine Mezouar, a régulièrement réaffirmé la nécessité de revenir à un déficit inférieur à celui prévu pour cet exercice (- 4 %) et pour le suivant (- 3,5 %), gage de maîtrise de l’endettement. «Il faudrait sans doute marquer une pause dans l’effort d’investissement budgétaire, si l’on ne veut pas entrer dans un cycle de déficits qui fera remonter le niveau de la dette de l’Etat», estime un économiste.
En fait, quand le ministère des finances et, plus généralement, le gouvernement, disent que l’investissement ne sera pas réduit, ils ne disent pas non plus qu’il sera augmenté ! L’alternative pourrait donc être un maintien du niveau actuel de l’investissement (plus de 53,8 milliards de DH), ce qui est déjà énorme ! D’autant que, on le sait, le rythme d’exécution des dépenses d’investissement de l’Etat, bien qu’en amélioration d’une année à l’autre, n’est pas très élevé : le taux d’engagement (programmation des chantiers) tourne autour de 75 % et celui d’émission (déboursement) d’environ 55 %. Il en serait ainsi de l’investissement comme des dépenses de fonctionnement courantes (hors dépenses de personnel) : celles-ci ont été stabilisées à 43 milliards de DH dans les Budgets 2009 et 2010, soit respectivement 22,1% et 20,7% du Budget général. Et si l’en on croit le ministère des finances ces dépenses de biens et services (téléphone, eau, électricité, mobilier, etc.), appelées dépenses «improductives» (!) devraient être comprimées autant que faire se peut. Il est même prévu dans la lettre de cadrage du Premier ministre que, outre la rationalisation des dépenses courantes, les transferts vers les établissements publics doivent impérativement être subordonnés à la capacité d’exécution de ces derniers. On rappellera seulement ici que cette volonté de maîtriser les transferts vers les établissements publics a été réaffirmée à maintes reprises sans que cela ait donné lieu à un résultat quelconque !
Mais quoi qu’il en soit, le gouvernement est désormais tenu d’avoir un œil vigilant sur les finances publiques s’il veut continuer à maintenir la capacité d’investissement de l’Etat sans que cela lui coûte en termes de déficit et donc d’endettement. La maîtrise des charges de compensation est une autre solution pour y parvenir, mais c’est plus facile à dire qu’à faire ! Le ministre des finances reconnaît lui-même que sur ce dossier, il n’y a pas eu d’avancées jusque-là. Certes, il semble que désormais l’enveloppe à réserver au soutien des prix ne doive plus dépasser 3 % du PIB, mais il n’est pas dit (pas encore en tout cas) que si cette limite était atteinte, parce que les cours des produits subventionnés auraient subitement considérablement augmenté, le gouvernement cesserait illico de soutenir les prix.  Alors, faut-il marquer une pause dans le rythme de croissance des investissements ?