Faut-il baisser la consommation ou l’investissement pour réduire les déficits ?

L’écart entre l’épargne et l’investissement représente 9% du PIB. La consommation finale caracole à  80% du PIB. Elle est en partie responsable des énormes déficits budgétaire et du compte courant.

Le Maroc fait face à des déficits jumeaux et la situation s’aggrave depuis quatre ans. Le déficit budgétaire a atteint 7,1% du PIB en 2012, après 6,2% en 2011, et celui du compte courant de la balance des paiements 9%, après 8,1% l’exercice précédent. Moody’s vient d’ailleurs, après Standard &Poor’s, et suite aux chiffres publiés il y a quelques jours sur les réalisations de 2012, d’abaisser la perspective de la note souveraine du Maroc de «stable» à «négative».

La situation en 2013, malgré une prévision de croissance relativement optimiste (4,8% selon le HCP), ne devrait pas varier fondamentalement à propos de ces deux indicateurs que sont le déficit des finances publiques et le déficit extérieur. Le ministère des finances croit pouvoir ramener le déficit budgétaire autour de 5% du PIB, mais compte tenu notamment du niveau des charges de compensation prévues, la tâche paraît des plus ardues. Ceci nonobstant les développements qui pourraient intervenir en cours d’exercice, en particulier les retombées de la réforme du système de compensation. Mais on sait déjà que cette réforme, si elle voit le jour, sera progressive, sans compter le fait qu’une composante de la majorité et non des moindres, le Parti de l’Istiqlal, s’oppose à toute augmentation des prix des produits de base ; ce qui est, pour le moins, de nature à compliquer la tâche du gouvernement sur ce dossier.

Le problème est que cet Exécutif n’a pas vraiment le choix aujourd’hui. Pour réduire le déficit budgétaire, il n’y a pas trente-six solutions, il y en a trois : baisser substantiellement les charges de subventions, donc accepter une hausse des prix des produits décompensés (totalement ou partiellement) ; augmenter les impôts pour récolter plus de recettes fiscales ; ou réduire fortement le budget d’investissement. Une combinaison, à petite dose, de ces trois options est également possible, mais comme la Loi de finances est déjà votée, il est impossible d’agir sur le volet fiscal, sauf Loi de finances rectificative…

Au-delà de 2013, cependant, l’arbitrage entre ces différentes options paraît devoir s’imposer ; ce qui reviendrait, au fond, à s’interroger sur le modèle de croissance suivi jusque-là. Le ministre de l’économie et des finances, Nizar Baraka, vient de sonner le tocsin en évoquant, pour la première fois, les menaces qui pèsent sur l’indépendance des décisions de politique économique, et le Haut commissariat au plan (HCP), deux jours auparavant, avait clairement pointé les limites du modèle de croissance actuel.

Ce modèle, pour l’essentiel, repose sur une demande intérieure “boostée” par les investissements publics et le soutien de la consommation finale (des ménages et administrations publiques), via notamment la compensation et les revalorisations de salaires dans le cadre du dialogue social. La crise en Europe aidant, ce modèle se traduit maintenant par un déficit budgétaire élevé, entraînant une hausse de l’endettement du Trésor. De 47,1% du PIB en 2009, on en est aujourd’hui à quelque 58%, soit 11 points de plus en seulement trois ans. C’est évidemment énorme. Mais en soi, ce ratio est encore soutenable, du moins si l’on se réfère à ce qui est généralement (et arbitrairement) admis comme plafond à ne pas dépasser, à savoir 60% du PIB.

Ce qui inquiète les observateurs, cependant, c’est surtout, au-delà du ratio, la tendance. Et celle-ci est à la hausse. On peut toutefois estimer qu’un pays en voie de développement n’a pas à s’administrer une cure d’amaigrissement ; sa jeunesse et sa marge de progression peuvent s’accommoder d’un peu de «gras». A une condition : que ce «gras», c’est-à-dire que cette dette soit contractée sur le marché domestique. C’est le cas, soit dit en passant, du Japon qui a une dette publique représentant 200% de son PIB, à ceci près que les créanciers sont, à 95%, des investisseurs japonais. En outre, le Japon dispose de réserves de change très élevées, les deuxièmes au monde.

Financement domestique du Trésor et…effet d’éviction

Au Maroc, environ 25% de la dette du Trésor est externe. Surtout, le financement du déficit, donc l’endettement par le recours au marché domestique semble avoir atteint ses limites. Pourquoi ? Parce que la forte contraction des avoirs extérieurs, consécutivement au déficit élevé et persistant du compte courant, se traduit par un resserrement des liquidités, ce qui ne permet pas au secteur bancaire de financer correctement à la fois les besoins du Trésor et ceux des entreprises. Ainsi, en 2012, par exemple, la masse monétaire a connu un ralentissement de son rythme de croissance (4,7% au lieu de 6,9% en 2011), et les crédits bancaires à l’économie ont suivi le même mouvement (6% au lieu de 10,3% en 2011), selon les chiffres du HCP.

Même si personne n’en parle encore, ou du moins n’utilise pas l’expression, il y a là…un effet d’éviction que le gouvernement semble d’ailleurs vouloir corriger en s’orientant vers le financement extérieur. Si cette orientation est affirmée, elle est de nature à faire entrer des devises et donc à maintenir un certain niveau de couverture des importations de biens et services, mais elle rehaussera évidemment, dans le même temps, la dette du Trésor.
Faut-il suivre cette piste ou agir sur d’autres variables comme la consommation et l’investissement ? Il faut bien voir en effet qu’il existe aujourd’hui un lien de cause à effet entre les niveaux atteints par la consommation finale et l’investissement, d’une part, et les déficits budgétaires et de la balance courante, d’autre part. La consommation finale (ménages et administrations) représente près de 80% du PIB, et ce, depuis plus d’une dizaine d’années (voir graphe). En Chine, elle est passée de 62,5% du PIB en 2000 à 47,5% en 2011. C’est 15 points de moins. Le maintien de la consommation finale au Maroc à un niveau aussi élevé favorise bien entendu la croissance, mais elle a un coût qui s’appelle «déficit budgétaire». Car c’est grâce aux subventions que la consommation est encouragée. Et comme les subventions enrayent l’inflation importée, cette consommation est satisfaite en partie par les importations. Avec une économie peu compétitive à l’export et une crise de la demande chez les principaux partenaires extérieurs, le résultat ne pouvait être qu’un creusement du déficit commercial, d’abord, de la balance courante ensuite, et de la balance des paiements enfin.

Il faut bien voir qu’un déficit du compte courant de 9% du PIB, comme en 2012 (et probablement autant sinon plus en 2013), signifie un déficit de financement de l’économie, puisque cela correspond au déficit du compte épargne/investissement. Autrement dit, la part de la richesse qui reste après la consommation et qui s’appelle l’épargne ne couvre plus l’investissement. Et comme le Maroc investit massivement afin de soutenir la croissance et l’emploi, et comme cet investissement est au moins pour deux tiers d’origine publique, il faut à chaque fois trouver le complément, c’est-à-dire la part non couverte par l’épargne, sous forme d’endettement.

Il faut savoir que l’investissement (la formation brute du capital fixe, FBCF) représente 31% du PIB en 2012 (voir graphe). L’investissement brut (FBCF+variation des stocks) pèse, lui, quelque 35% du PIB. Ce niveau d’investissement dépasse, de loin, par exemple, celui de l’Afrique du sud (18,9%), du Portugal (18,1%), du Brésil (19,3%), du Mexique…

Le Maroc peut-il continuer à soutenir, simultanément, des niveaux d’investissement et de consommation aussi élevés ? Comment faire et que faire pour que le secteur privé prenne une part plus importante dans l’investissement et ainsi soulager les ressources publiques ? Dans quelle mesure une réorientation de la politique monétaire peut agir sur les variables investissement et consommation ?