Faut-il augmenter le Smig au Maroc ?

Le salaire minimum au Maroc est le plus élevé d’Afrique, selon Bank Al-Maghrib. Il a augmenté 18 fois ces 30 dernières années, soit une hausse annuelle moyenne de 6,1%. La productivité du travail n’a pas pour autant été affectée.

Le 1er juillet 2013, le Smig horaire dans le textile-habillement a été revalorisé de 2,5%, atteignant 11,97 DH de l’heure. Le 1er décembre prochain, le Smig dans cette activité sera totalement aligné sur celui en vigueur dans les secteurs industriel, commercial et des professions libérales, soit 12,64 DH. Rappelons que dans le cadre de l’accord du dialogue social du 26 avril 2011, il avait été décidé d’augmenter le Smig de 15%, augmentation appliquée en deux temps dans les secteurs industriel, commercial et des professions libérales : 10% à partir du 1er juillet 2011, et 5% à partir du 1er juillet 2012. Pour des raisons liées aux difficultés conjoncturelles qu’elles traversaient, les entreprises du secteur du textile-habillement avaient, elles, bénéficié d’un étalement de l’augmentation sur six semestres, à raison de 2,5% chaque semestre.

Ce n’était pas la première fois que le textile-habillement bénéficiait de l’échelonnement de la hausse du Smig. En 2008, également, l’augmentation de 10%, appliquée en deux tranches dans les secteurs industriel, commercial et des professions libérales (5% le 1er juillet 2008 et 5% le 1er juillet 2009), avait été fractionnée en quatre tranches de 2,5% chacune pour le textile-habillement.

Dans la mesure où il s’agit, comme son nom l’indique, d’un salaire minimum, logiquement le Smig devrait être le même pour tous les travailleurs, quel que soit le secteur ou la branche où ils exercent. D’ailleurs, l’article 360 du code du travail est clair là-dessus : «Est nul de plein droit tout accord individuel ou collectif tendant à abaisser le salaire au-dessous du salaire minimum légal». Mais comme la distorsion introduite par deux fois au profit du textile-habillement a été avalisée par les partenaires sociaux, donc les syndicats compris, inutile de s’y attarder.

Signalons au passage que certains pays n’ont pas de Smig du tout. C’est le cas de l’Allemagne, de la Suisse, de la Suède, du Danemark, de l’Italie… Les salaires, y compris le salaire minimal, sont définis dans des conventions conclues pour un secteur ou une branche d’activité. De sorte que l’on peut trouver en Allemagne par exemple autant de Smig que de secteurs ou branches d’activité . Ceci pour dire que l’exception (temporaire) accordée au textile-habillement au Maroc n’est pas si…exceptionnelle que cela.

A cette précision près que l’environnement ici n’est pas le même que dans les pays ne disposant pas d’un Smig unique. Bien souvent, ici, le Smig est la seule ressource dont dispose un salarié, lequel, en outre, ne bénéficie pas toujours de la couverture sociale.

Malgré tout, le Smig au Maroc, après de multiples revalorisations, est le plus élevé en Afrique, selon Bank Al-Maghrib (BAM) qui se réfère à un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) portant sur les salaires en 2010-2011. Il est également supérieur à celui en vigueur dans certains pays arabes, comme l’Algérie, la Tunisie, la Jordanie ou encore l’Egypte. Sur le plan international, le Smig marocain dépasse, et de loin, celui de la Bulgarie et de la Roumanie, membres de l’Union européenne.

Le Smig a augmenté plus rapidement que l’inflation

C’est qu’en trente ans (1981-2011), le Smig marocain a connu 18 augmentations, soit à peu près une augmentation tous les 22 mois en moyenne. Selon les calculs de Bank Al-Maghrib, le niveau de ces augmentations a été en moyenne de 6,1% par an en termes réels (c’est-à-dire hors inflation) au cours de cette période. Sur la dernière décennie (2001-2011), le rythme de progression a été encore plus soutenu, atteignant, toujours selon BAM, 9,7% par an en moyenne et en termes réels. Résultat normal compte tenu de l’évolution maîtrisée des prix, grâce en particulier au soutien public des produits de première nécessité. L’inflation entre 2001 et 2011 (2011 étant la dernière année où a été décidée l’augmentation du Smig), en effet, n’a pas dépassé 1,7% en moyenne annuelle, contrairement aux décennies précédentes, celles des années 80 et 90, où elle pouvait atteindre parfois jusqu’à 12,5%.

Cela dit, nous parlons là de Smig horaire, comme c’est la pratique dans certains pays, ainsi qu’au Maroc depuis l’adoption du nouveau Code du travail (celui de 2004). Autrement dit, tout dépendra finalement du nombre d’heures de travail effectué par chaque travailleur. Pour parler d’un Smig mensuel, il faudrait qu’un salarié ait travaillé 44 heures par semaine et 2 288 heures par an. Auquel cas le Smig mensuel serait de 2 333 DH, après l’augmentation pleine des 15% décidés en 2011. Or, les statistiques de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) indiquent qu’un nombre non négligeable de salariés déclarés (environ 20%) le sont pour moins de 5 mois dans l’année ! Raison pour laquelle des travailleurs, du moins ceux qui apparaissent dans les tablettes de la CNSS, perçoivent encore des salaires inférieurs au Smig mensuel. Mais les chefs d’entreprises concernés ne peuvent pas pour autant se voir opposer le code du travail en cette matière, puisque le Smig est horaire et non pas mensuel. En ce sens, la durée du travail semble être une variable intéressante pour tous ceux qui s’adonnent à la sous-déclaration (sociale en l’occurrence). On peut l’annoncer, la CNSS, qui accuse de ce fait un manque à gagner sans doute important, pourrait être amenée à subordonner l’octroi des allocations familiales au versement par les employeurs d’un salaire au moins égal au Smig. L’idée est dans l’air…

Les syndicats réclament un Smig à 3 000 DH par mois, ce qu’a promis le PJD

La question que beaucoup se posent maintenant est celle de savoir si ce niveau de Smig, que tout le monde a tendance à mensualiser même s’il est horaire, permet, comme le stipule le code du travail (article 358), d’assurer «( …) aux salariés à revenu limité un pouvoir d’achat leur permettant de suivre l’évolution du niveau des prix (…)» ? Si l’on se fie aux statistiques sur l’évolution des prix à la consommation, il est possible de dire qu’au Maroc le Smig a évolué plus rapidement que l’inflation. Ce qui veut dire que les 2 333 DH que toucherait un salarié ayant travaillé un mois complet ont, malgré tout, un certain pouvoir d’achat. Il faut le dire clairement, au Maroc, les prix ne sont globalement pas trop élevés par rapport à ce que l’on peut observer ailleurs.

Bien sûr, dire que l’on peut vivre avec 2 300 DH aujourd’hui, à supposer que l’on ait accumulé dans l’année les 2 288 heures légales prévues dans le code du travail, peut paraître presque surréaliste. Mais tout le monde sait par ailleurs que l’activité informelle est importante au Maroc et que, de ce fait, rares sont ceux qui se contentent d’exercer un seul boulot (du moins s’agissant de cette catégorie de population concernée par le Smig). Et puis, le Smig, c’est aussi une affaire de productivité et, in fine, de compétitivité par les coûts. Autrement dit, est-ce qu’une augmentation du Smig à 3 000 DH par mois comme le réclament les syndicats et comme l’a promis le PJD ne grèverait pas la compétitivité des entreprises marocaines ? 

Il faut cependant relativiser l’importance du coût unitaire de la main-d’œuvre, sachant qu’aujourd’hui la compétitivité se gagne aussi sur d’autres terrains, comme celui de l’organisation du travail, de la recherche et de l’innovation, etc. Le Maroc a encore du chemin à faire à ce niveau.

Alors, faut-il augmenter de nouveau le Smig ? Difficile par les temps qui courent, même si une hausse du Smig, c’est aussi de la consommation, donc des recettes de TVA supplémentaires. A condition de consommer…local !