Etat d’urgence dans le textile

La première industrie du pays n’a pas fait l’objet, depuis des années, d’une enquête exhaustive n Combien d’entreprises sont-elles réellement menacées ? Personne ne nous a donné d’éléments chiffrés et probants.
Au-delà des entreprises en difficulté, c’est aujourd’hui tout le secteur qui vit des problèmes structurels.

Que se passe-t-il réellement dans le secteur des textiles-habillement ? Quelle est l’étendue des difficultés que connaissent certaines branches après le démantèlement total de l’Accord multifibres. Aujourd’hui, près de trois semaines après le début de l’année, personne, ni parmi les professionnels ni au sein du ministère de tutelle, ne fournit de chiffres : quelle est l’ampleur de ces difficultés ? Combien d’entreprises sont, au moment où nous écrivons ces lignes, menacées de fermer leurs portes? Combien d’emplois sont en jeu ? Malgré l’enjeu et malgré les risques, le Maroc n’a pas lancé d’enquête pour mesurer l’ampleur et la gravité des problèmes.
Dans ses éditions du 7 et du 14 janvier, La Vie éco avait publié les témoignages d’industriels, dans différentes branches du secteur. Ces témoignages montraient que, dans la confection, les entreprises qui avaient réalisé leur mise à niveau, qui avaient évolué vers la qualité et la réactivité, avaient un niveau de commandes supérieur ou égal à celui de l’année écoulée. Par contre, les entreprises restées dans la sous-traitance basique connaissaient de grandes difficultés. Dans d’autres domaines comme la maille ou la bonneterie, les difficultés semblaient, au vu des témoignages recueillis, encore plus étendues.
Driss Jettou, pour sa part, a réagi rapidement comme en témoigne sa méga réunion du 12 janvier avec les textiliens. Une réunion qui a débouché sur la nécessité d’adopter une stratégie d’urgence pour le secteur. Un point positif : tout le monde est d’accord sur l’analyse de la situation, ses causes, ses risques, et sur les grandes lignes d’une stratégie d’avenir. Tout le monde est d’accord sur l’existence d’opportunités nombreuses et sérieuses, à condition de prendre les bonnes décisions. Le seul point de désaccord concerne l’étendue des dégâts actuels.

Une absence de vision de la part de l’Etat
Au-delà du débat initial (le secteur est-il oui ou non en danger ?), un autre fait majeur mérite d’être relevé et souligné : les gouvernements successifs ont-ils accordé aux textiles-habillement l’attention qu’ils méritaient ? Au sein du ministère de tutelle, le département dédié au textile réunit à peine quelques cadres. Dans des pays concurrents, c’est la moitié du ministère qui travaille uniquement sur ce secteur.
Les enquêtes annuelles restent des enquêtes classiques, basées sur des questionnaires facultatifs et non des entretiens en face-à-face. Les résultats ne sont pas exhaustifs et ne sont disponibles qu’au bout d’un laps de temps qui interdit toute réactivité. Dans un pays concurrent et néanmoins ami, le ministère de l’Industrie a depuis longtemps fait le tour de toutes les entreprises du textile et de l’habillement, une par une, pour préparer le démantèlement de l’AMF.
L’Etat ne s’est pas donné les moyens de réagir alors même que le danger était connu, la profession ayant elle-même, depuis plus d’un an, entrepris un travail de diagnostic et de sensibilisation sur les risques encourus. Résultat : aujourd’hui, non seulement les entreprises qui ne se sont pas adaptées se débattent dans des problèmes de survie, mais même les opérateurs qui ont anticipé font face à des problèmes d’environnement économique inadapté à la nouvelle donne, qui les veut plus réactives et plus solides financièrement. En d’autres termes, même si une partie du secteur a évolué, elle reste bloquée par des goulets d’étranglement tels que la rigidité du système de financement, l’accroissement des charges sociales ou encore les problèmes de douane.
En définitive, il faut aujourd’hui une solution globale pour tout le secteur et pas seulement pour les premiers éclopés de la mondialisation, car les difficultés ne font que commencer.
L’absence d’éléments chiffrés probants fait que le débat sur les difficultés du secteur est un débat sans fin.
En attendant, La Vie éco n’a pas arrêté et n’arrêtera pas ses investigations pour refléter de la manière la plus fidèle l’état du secteur. Nous avons rendu visite à l’un des plus grands employeurs du secteur, le groupe Moda Line, situé dans la zone industrielle de Ben Msick-Sidi Othmane. Son patron, Abdelmoula Ratib, a tenu des propos qui ne contredisent en rien ce que La Vie éco a rapporté dans sa première enquête et qui pourtant était fortement contesté par l’Amith.
Moda Line est le modèle de ce que devraient être nos entreprises du textile et de l’habillement : structurée, encadrée, à la pointe de la technologie, bref, une entreprise modèle. Pourtant, M. Ratib ne nie pas que le secteur vit une phase très critique. Et, conclut-il, si l’Etat sait prendre les bonnes décisions, ce sont au moins 100 000 nouveaux emplois qui seront créés dans les prochaines années