Epices et légumineuses : le marché est approvisionné à  90% par la contrebande !

Les importations illégales concernent essentiellement le poivre, le riz, les pois cassés et les lentilles. Une grande partie des produits provient du Nord et de l’Oriental. Les prix sont 10% moins élevés que ceux des produits locaux.

A l’approche de l’Aîd Al Adha, les commerçants d’épices et de fruits secs se frottent les mains. C’est leur deuxième période faste après Ramadan. En effet, les ventes augmentent de 20 à 30% par rapport au reste de l’année. Une hausse due à l’élargissement de la demande, «car en période normale, les ventes portent essentiellement sur le poivre, le cumin et le paprika alors qu’à l’occasion du Ramadan, les ménages achètent aussi du gingembre, de la cannelle, ras-el-hanout (mélange d’épices) et du safran».

Si les commerçants ont le moral, les importateurs, en revanche, s’inquiètent sérieusement pour leur activité. «Le secteur est sinistré et si les pouvoirs publics ne font rien pour nous aider, cette activité sera perdue…», prévient Ghalab Benchaïb, président de l’Association marocaine des importateurs d’épices, de céréales et de légumineuses (AMIECL).

Le cumin est moins concerné

A l’unanimité, les professionnels avancent que leur activité en est arrivée là à cause de la contrebande. Les importations illégales ont certes toujours existé, mais depuis l’année 2009, elles ont connu une évolution sans pareil. Au point que, selon les statistiques de l’AMIECL, le marché est à 90% approvisionné par la contrebande qui concerne désormais toutes les épices, quelques fruits secs et les légumineuses. Selon le président de l’AMIECL, «la flambée des cours des produits agricoles sur le marché international et le niveau élevé et injustifié des droits de douane pour certains produits ont encouragé le développement du phénomène».

Les produits de contrebande qui envahissent le marché proviennent essentiellement de Mellilia via Nador et de Sebta. «Il ne s’agit pas de petites quantités mais de gros volumes provenant de réseaux structurés et bien organisés», affirment les importateurs qui ajoutent que le phénomène est tel qu’il a même entraîné l’arrêt d’activité de plusieurs entreprises organisées du secteur, car elles ne peuvent plus être compétitives face à une concurrence dont les prix sont 10% moins chers.

Les produits les plus touchés sont le poivre, le paprika, les lentilles, le coco râpé, les pois cassés et le riz. Les épices (poivre, cumin et paprika, produits parmi les plus utilisés dans la cuisine marocaine) proviennent essentiellement de pays asiatiques. Seulement 5 à 10% du total proviennent de l’Union européenne.

Le cumin est moins affecté par la contrebande. Les importations se font dans le cadre de l’accord de libre-échange avec l’Egypte et la Syrie. Sur les 5 000 tonnes consommées annuellement, la production locale ne représente que 400 à 500 tonnes provenant des régions de Rhamna, Chichaoua et Chouiter. En revanche, les importations légales de poivre ne représentent que 1 000 tonnes, alors que la demande est estimée à 7 000 tonnes. Notons que les taxes sur le poivre importé du Brésil et du Vietnam sont à 50,25% (plus TVA). Ce qui décourage les importateurs qui ne peuvent faire face à la concurrence déloyale.

La quasi-totalité du riz jaune est issue de la contrebande

La noix de coco râpé est également délaissée par les importateurs. De 2 426 tonnes, en 2009, le volume des importations légales est tombé à 598 tonnes, également en raison des taxes élevées : 79,05%, selon l’association. Le gap est bien sûr comblé par la contrebande. C’est le cas aussi des raisins secs, produit le plus pénalisé dans la catégorie des fruits secs. Ses importations taxées à 50,25% ont chuté de 11 123 tonnes en 2009 à 4 875 tonnes aujourd’hui.

Pour ce qui est des légumineuses, les importations de lentilles sont passées de 24 497 tonnes en 2009 à 7 292 tonnes sur un marché estimé à 25 000 tonnes par an. Il est clair que la contrebande alimente à une grande échelle le marché. «Les importations de lentilles sont soumises à des droits de douane de 49,25%, en plus de 20% de TVA. Qu’est-ce qui justifie un tel niveau de taxation puisque la production nationale atteint, lorsqu’il y a une bonne récolte, à peine 1 200 tonnes ?», s’interroge M. Benchaïb. Le marché des pois cassés est dans une situation similaire : 95% des 6 000 tonnes consommées annuellement proviennent de la contrebande, selon les mêmes sources qui pointent encore une fois le niveau très élevé des droits de douane : 79,05% en plus de 20% de TVA. Autre produit souffrant de la contrebande : le riz jaune, taxé à 199,45% hors TVA, qui ne fait presque plus l’objet d’importations légales.

Son marché, estimé à 30 000 tonnes par an, est totalement approvisionné par la contrebande. Les importateurs estiment que si les pouvoirs publics ne réagissent pas rapidement, le secteur risque d’être sacrifié. Créée en 2009, l’AMIECL a adressé plusieurs courriers aux ministères concernés, notamment le ministère du commerce et de l’industrie et celui de l’économie et des finances. En dehors de l’administration des douanes avec laquelle plusieurs séances de travail ont eu lieu, les autres départements n’ont pas donné suite à l’appel de détresse. Selon le président, la contrebande a entraîné une baisse de 40 à 50% du chiffre d’affaires des importateurs de légumineuses et de 70% de celui des importateurs d’épices. Un recul qui a poussé plusieurs entreprises à se reconvertir dans d’autres secteurs comme l’immobilier ou l’agriculture.