Entre les salariés du public et du privé, qui faut-il vraiment augmenter ?

La moyenne des salaires dans le public est le double de celle du privé. Le gouvernement propose une baisse de 2 points de l’IR qui générerait des augmentations de 50 DH à 350 DH, selon les syndicats.

Normalement, un autre round du dialogue social devait avoir lieu au cours de la semaine qui s’achève. Et au moment où cet article est rédigé (mardi 10 mai dans la soirée), les syndicats interrogés par La Vie éco disent attendre que le chef du gouvernement leur fasse appel pour cette rencontre. L’objet de ce rendez-vous ? Principalement pour que les syndicats donnent leurs points de vue sur les propositions que le gouvernement leur avait faites lors de la rencontre précédente, celle du mercredi 4 mai. Ces propositions, pour les résumer, portent sur une baisse de deux points de l’impôt sur le revenu (en une seule fois, disent certains, en deux temps, insistent d’autres), une augmentation de la pension minimale de 1 000 DH à 1 500 DH, une hausse des allocations familiales à 300 DH pour les trois premiers enfants. Comme on le voit, l’offre du gouvernement répond au seul point qui concerne l’amélioration du revenu des travailleurs ; les autres aspects du cahier revendicatif des syndicats, comme la liberté syndicale par exemple, n’ont pas vraiment été abordés lors de la rencontre du mercredi 4 mai, indique le secrétaire général adjoint de la CDT, Abdelkader Zaïr.

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Les syndicats, du moins le quartet constitué de l’UMT, la CDT, l’UGTM et la FDT, se déclarent, quant à eux, insatisfaits de l’offre gouvernementale. «Nous avons fait une simulation de la baisse de l’IR de deux points. Savez-vous de combien seront améliorés les salaires ? De 50 DH à 350 DH, suivant la tranche de l’impôt à laquelle on est imposé», confie Abdelkader Zaïr. «Nous estimons que cela est très insuffisant; d’autant plus insuffisant que ce sont les faibles salaires qui seront les moins augmentés», estime le SG adjoint de la CDT.

Pour rappel, les syndicats demandent une augmentation de 600 DH pour tous les salariés du secteur public, et un relèvement du SMIG à 3 000 DH dans le secteur privé, afin de l’aligner sur celui en vigueur dans le secteur public.

Pour augmenter les salaires, la baisse de l’IR est l’approche la plus équitable

Mais pourquoi une augmentation du salaire (à hauteur de 600 DH) seulement pour les salariés du public, alors même que ceux-ci perçoivent déjà une rémunération moyenne représentant pas loin du double de celle servie dans le privé ? Abdelkader Zaïr a une réponse peu convaincante, pour le moins: dans le privé, il y a chaque année des augmentations, et dans les branches ou les secteurs où il y a une forte implantation des syndicats, les augmentations peuvent même parfois être substantielles, explique-t-il en substance. En fait, et en se basant sur les données de la CNSS, il y a en effet des hausses de salaires dans le privé chaque année, mais il s’agit d’une hausse moyenne (de l’ordre de 4%). Ce qui veut dire que tous les salariés ne sont pas forcément augmentés chaque année. Et puis, même dans le secteur public, il y a chaque année des augmentations. Et celles-ci sont statutaires, donc obligatoires ; alors que dans le privé, elles sont discrétionnaires. Du coup, cette revendication en faveur des seuls salariés du secteur public est peu équitable ; d’autant moins équitable que, une fois de plus, la moyenne des salaires ici approche les 8 000 DH par mois, contre 4 800 DH dans le privé. A partir de là, l’amélioration du revenu de l’ensemble des salariés par le biais de la baisse de l’impôt sur le revenu est certainement l’approche la plus équitable. A charge pour les syndicats de négocier une baisse qui soit plus favorable aux petits salariés.

Dans un contexte où, comme La Vie éco le signalait la semaine dernière, la marge des entreprises est sur un trend baissier, l’amélioration du revenu au moyen d’une baisse de l’impôt sur le revenu est aussi bénéfique à l’entrepreneuriat. In fine, c’est la bonne santé de l’entreprise qui permettra non seulement une amélioration des revenus, mais aussi et surtout la création d’emplois. Pour l’instant, il faut tout de même le rappeler, l’économie n’en crée pas suffisamment. Il peut même arriver, qu’à Dieu ne plaise, que la priorité soit non pas d’augmenter les salaires, mais de maintenir les emplois existants.

De la même manière, pour le secteur public, une baisse de l’impôt affectera sans doute les recettes de l’Etat, mais cet impact sera certainement moins important qu’une augmentation directe de 600 DH nets par mois (voir encadré). Si cette revendication devait être acceptée, elle engendrerait une augmentation de la masse salariale dans la seule fonction publique étatique de 4,2 milliards de DH par an ; sans compter les charges sociales, puisque les syndicats parlent de 600 DH nets. Entre 2007 et 2016, la masse salariale a augmenté en moyenne de 6% par an. Elle a atteint en 2016 un montant proche de 107 milliards de DH, soit 10,9% du PIB, près de la moitié (49,2%) des dépenses ordinaires du Budget général et 56,6% du Budget de fonctionnement.

Pour le chef du gouvernement, les équilibres macroéconomiques passent avant tout

D’aucuns peuvent penser que la conjoncture est favorable à une augmentation de cette importance, puisque les finances publiques sont désormais sorties de la zone rouge dans laquelle elles se trouvaient entre 2010 et 2012. Le déficit budgétaire, qui culminait à 7,5% du PIB en 2012 (soit -57,6 milliards de DH), est retombé à 4,4% à fin 2015 (-42,7 milliards de DH), ce qui représente en effet une très forte amélioration. Il faut néanmoins rappeler que cette diminution du déficit budgétaire provient pour l’essentiel de la suppression des charges de compensations liées aux carburants et à un degré moins de la maîtrise des autres dépenses de fonctionnement. Par contre, la masse salariale, elle, n’a jamais cessé d’augmenter en valeur absolue. En proportion du PIB, elle a certes baissé de 11,4% en 2012 à 10,6% en 2015. Mais pour 2016, tout dépendra du niveau du PIB qui sera atteint à la fin de l’année, même si tout porte à croire que le ratio ne devrait pas tellement varier par rapport à 2015. Car, si comme on le sait déjà, la croissance est maigrichonne cette année (1,3% selon le HCP), l’augmentation de la masse salariale l’est tout autant (+1,2%). Les syndicats, eux, ont une autre vision de la situation des finances publiques. Si l’Etat, disent-ils, a des problèmes pour financer ses dépenses budgétaires, «il n’a qu’à chercher l’argent là où il se trouve». Entendez par là que le recouvrement de l’impôt serait loin d’être optimal ; il appartiendrait donc à l’administration fiscale de traquer les fraudeurs, «au lieu de toujours compter sur les salariés pour renflouer les caisses». Le raisonnement n’est sans doute pas complètement faux, la réalité est néanmoins beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le chef du gouvernement, lui, ne semble pas prêt à aller au-delà de ce qu’il a proposé. Même si l’échéance électorale est toute proche, M. Benkirane donne l’impression que, pour lui, les équilibres macroéconomiques passent avant tout. Lorsque les représentants des centrales syndicales, rencontrés la semaine dernière, lui font remarquer que le gouvernement précédent avait été plus généreux que lui en matière de revalorisation des salaires, il a cette réponse qui n’a pas manqué d’étonner certains participants : «Cette générosité dont vous parlez, elle est précisément la cause des difficultés dont nous avons héritées. Je n’aurais pas personnellement accordé les 600 DH d’augmentation consentis par mes prédécesseurs», rapporte le SG adjoint de la CDT.

L’effectif budgétaire du personnel civil de l’Etat approche les 600 000 personnes. L’enveloppe budgétaire qui lui est allouée a atteint un montant prévisionnel de 107 milliards de DH au titre de l’exercice 2016, soit une hausse de 1,2% par rapport à 2015. S’il fallait consentir une augmentation directe des rémunérations des fonctionnaires, cela concernerait aussi le personnel des collectivités locales, au nombre de 150 000 environ, ainsi que ceux des établissements publics totalisant quelque 190 000 personnes. Cela fait donc un effectif global de plus de 900000 personnes. A raison de 600DH nets par tête, l’enveloppe annuelle que l’Etat, au sens large, serait amené à débourser dépasserait 6,5 milliards de DH, sans compter bien sûr les charges sociales. La question est de savoir combien coûterait au Trésor public une baisse de 2 points de l’IR.