« Les chances de trouver les hydrocarbures au Maroc restent intactes »

Le sous-sol du Royaume demeure toujours sous-exploré vu le nombre encore limité de forages dans les bassins sédimentaires. Les pétrolières présentes au Maroc sont pour la plupart des indépendants aux moyens limités, d’où leur besoin de mener une communication agressive pour trouver des partenaires financiers. Le maintien des efforts de promotion des investissements, le renforcement des équipes de l’Onhym et ses partenaires et l’amélioration continue des programmes d’exploration pourront à terme faire du Maroc un pays producteur d’hydrocarbures.

Les annonces des sociétés pétrolières et gazières autour de découvertes se sont multipliées ces derniers temps. Le ministère de l’énergie et des mines et l’Office national des hydrocarbures et des mines restent cependant prudents. Compte tenu de l’état des lieux actuel de l’exploration, le Maroc peut-il devenir un pays producteur d’hydrocarbures ? Dans cet entretien exclusif, Haddou Jabbour, expert de renommée mondiale dans le secteur des hydrocarbures et ex-haut cadre à l’Office national des hydrocarbures et des mines (Onhym), est affirmatif et décortique pour «La Vie éco» l’activité d’exploration des hydrocarbures au Maroc.

Quel état des lieux dressez-vous de l’exploration des hydrocarbures au Maroc ?
L’exploration des hydrocarbures au Maroc a commencé dès avant 1914 où des suintements d’huile avaient été découverts en bordure du Rif et à l’Est du bassin du Gharb. Si l’on veut dresser un bilan de l’exploration des hydrocarbures au Maroc, il faut retenir un certain nombre de points.
Tout d’abord, tout ce qui est accumulation de pétrole et gaz facile à trouver a été découvert. Les accumulations d’hydrocarbures qui restent à découvrir seraient de plus en plus difficiles et requièrent des investigations profondes avec des données de bonne qualité et des équipes techniques et géo-scientifiques expérimentées et hautement qualifiées.
La masse de données considérable acquise par l’Onhym et ses partenaires montre que les bassins sédimentaires marocains contiennent des systèmes pétroliers et gaziers viables et favorables à des accumulations d’hydrocarbures.
Toutefois, à cause de la tectonique complexe en onshore et à l’absence de grands dépôts deltaïques type Mississipi, Niger ou Nile en offshore, il est peu probable de trouver des gisements géants d’hydrocarbures dont les réserves récupérables dépasseraient 500 millions de barils.
À ce jour, les bassins sédimentaires marocains qui totalisent une superficie de l’ordre de 900 000 km2 n’ont été testés que par 352 puits d’exploration dont seulement 44 en offshore. C’est une densité de forage extrêmement faible et négligeable comparée à la densité de forage moyenne des bassins à l’échelle globale.
A terme raisonnable, je pense que les chances de trouver des gisements d’hydrocarbures de petite à moyenne taille restent intactes et tributaires au nombre de forages d’exploration destinés à tester les prospects définis.

Pourquoi le Maroc reste toujours sous-exploré, malgré les réformes réglementaires, les incitations fiscales et les efforts de promotion de l’Onhym ?
L’exploration pétrolière est un processus très long, hautement capitalistique et très risqué. Il requiert énormément d’optimisme et de persévérance de la part des opérateurs et beaucoup de patience de la part de l’opinion publique.
L’évaluation du potentiel pétrolier d’un bassin et la mise en évidence d’une accumulation d’hydrocarbures commercialisables passent par la caractérisation des paramètres pétroliers. Ce qui nécessite de nombreuses analyses et études progressives, parfois très longues, selon la nature et la complexité géologique du bassin considéré. Celles-ci ont recours à des techniques, en perpétuelle évolution, et demandent des investissements très lourds.
Si l’on prend des exemples d’efforts et de persévérance qu’il a fallu avant la première découverte, le cas du champ d’Ekofisc en Mer du Nord norvégienne est emblématique. Il a fallu forer 200 puits secs avant la première découverte. Un exemple encore plus frappant est celui de Pine View à Utah, aux USA. Il s’agit d’un bassin de 1700 m2 où il a été foré 500 puits avant la découverte de 17 petits champs pétroliers dans ce petit bassin.

Comment le Maroc peut-il mieux faire dans ce domaine ?
Pour réussir un programme d’exploration, je citerais deux critères cruciaux. Etant donné que l’exploration est avant tout un exercice d’observation et d’interprétation, il faut disposer d’équipes pluridisciplinaires cohérentes de très haut niveau technique et géo-scientifique. Ces équipes doivent être dotées de moyens requis, capables d’observer juste et d’interpréter correctement l’intégrité de la masse de données pour générer des idées et développer des concepts d’exploration et définir des prospects.
Deuxièmement, il faut, au niveau d’un bassin, implémenter des programmes intégrés d’exploration. Je m’explique. Lorsqu’on fore un prospect, le premier puits appelé «wild cat» devrait surtout améliorer la base de données en intégrant les données de puits dans un nouveau programme d’exploration qui vise à cerner davantage une éventuelle accumulation d’hydrocarbures dans la partie la plus prospective du bassin. Si un deuxième puits est négatif, ses données sont à leur tour intégrées dans le programme d’exploration subséquent et ainsi de suite jusqu’à arriver à une découverte ou, le cas échéant, abandonner la partie du bassin investie pour en explorer une autre.
Ces programmes d’exploration intégrés utilisent à fond l’intégrité des données acquises et permettent d’interpréter en détail et de façon systématique toutes les possibilités de prospectivité de la partie du bassin explorée.
L’Onhym, malgré les moyens limités mis à sa disposition, a redoublé d’efforts et a effectué de nombreuses études de réévaluation pétrolière dans l’ensemble des bassins sédimentaires marocains. Ces études de réévaluation ont fait l’objet d’une large diffusion auprès de l’industrie pétrolière internationale. Toutefois, l’office est appelé à renforcer ses équipes techniques et géo-scientifiques pour assurer un suivi proximal et proactif avec ses partenaires. De plus, une partie tierce est recommandée pour assister lors des définitions et classement des prospects à forer. Cette partie devrait être un «oilfindet» plutôt qu’un simple «routine interpreter». La valeur ajoutée que peut apporter cette partie peut faire la différence. En effet, ces «oilfinders» sont des explorationistes qui ont une large expérience à explorer et faire des découvertes dans des bassins analogues à travers le monde. Leur contribution permettra non seulement de mieux choisir le prospect à forer et augmenter les chances de découverte, mais aussi de transmettre leur savoir et expertise aux équipes techniques de l’Onhym.

Depuis quelques années déjà à Talsint et jusqu’à récemment à Tendrara et Guercif, beaucoup de découvertes sont annoncées sur un ton enthousiaste, sans qu’ils n’aboutissent à des projets majeurs d’exploitation, et parfois sans qu’il n’y ait de forages en amont. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Les compagnies qui investissent dans ce domaine sont classées selon plusieurs catégories, les Majors, les Super indépendants, les Indépendants, les Petites et Moyennes entreprises, les Compagnies nationales, etc. La stratégie de ces différentes entités est intimement liée à leur capacité d’intervention, elle-même tributaire de la prise de risque et du montage financier pour la mise en place de leurs programmes d’exploration pétrolière. De fait et comme cité précédemment, ce domaine est très capitalistique et demande des moyens financiers gigantesques surtout en offshore.
L’attractivité devient alors très sélective. En effet, d’un côté, les compagnies majors sont les plus armées financièrement à même de pouvoir investir dans ce domaine. D’un autre côté, ces sociétés fortes de leurs expériences détiennent une expertise à la hauteur du challenge lié à la complexité des travaux d’exploration nécessaires pour atteindre les objectifs escomptés.
Au Maroc, les partenaires de l’Onhym qui opèrent en onshore sont souvent des indépendants avec des moyens financiers limités. Leur stratégie consiste à se procurer le financement nécessaire pour forer un ou deux puits dans l’espoir d’allumer une torche et/ou trouver des indices pour annoncer dans la presse des réserves volumétriques en place. Leur objectif à ce stade est d’améliorer la valeur de leurs actions en bourse et éventuellement trouver des partenaires pour un «farm out».
Pour réussir cette opération de «farm out», le partenaire doit présenter, entre autres, des chiffres de ressources en hydrocarbures de ses prospects. Ces ressources, souvent estimées par des bureaux d’études spécialisés, se basent sur les données géologiques et géophysiques disponibles et s’appuient sur des calculs volumétriques grossiers. Ce n’est qu’après avoir foré, découvert et testé le réservoir que ces ressources deviennent des réserves sur lesquelles le partenaire et l’Onhym peuvent compter.
Pour confirmer la présence d’accumulations d’hydrocarbures et donc de réserves, il est indispensable de réaliser le maximum de forages d’exploration et augmenter ainsi les possibilités de découvertes commerciales.
Ce qui est relayé dans la presse nationale relève d’une confusion dans la terminologie. Le partenaire annonce des réserves en place calculées à partir des interprétations géologiques et sismiques parfois sans même qu’il y ait un moindre forage. Juste après, notre presse parle d’«Iktichaf», c’est-à-dire découverte. Or, avant de parler de découverte, il faut qu’il y ait forages d’exploration et forages d’appréciations pour évaluer à juste titre les réserves récupérables de ladite découverte. Si la découverte est jugée commerciale, on passe aux forages de développement qui peuvent se compter par dizaines, avant le stade de production et de retour sur investissement.

En tenant compte de la conjoncture et des mutations dans l’industrie pétrolière mondiale, quelles sont les perspectives d’évolution de l’exploration des hydrocarbures au Maroc ?
Dans un contexte d’évolution radicale du secteur énergétique mondial, et dans une conjoncture où l’exploration et la production des hydrocarbures subissent les conséquences d’une volatilité des cours du pétrole, l’Onhym redouble d’efforts pour à la fois pousser ses partenaires à respecter leurs engagements et attirer d’autres partenaires pour intensifier et avancer l’exploration des bassins sédimentaires marocains.
Cette conjoncture, plutôt contraignante, intervient au moment où certains opérateurs sont arrivés au stade de tester leurs prospects par forage.
L’office et ses partenaires sont conscients que pour confirmer la présence d’accumulations d’hydrocarbures et donc de réserves, il est indispensable de réaliser le maximum de forages d’exploration et augmenter ainsi les possibilités de découvertes commerciales.

En tant qu’ex-responsable à l’Onhym en charge de la promotion, expliquez-nous comment le Maroc ait pu attirer autant de partenaires durant les quinze dernières années ?

L’office a élaboré sa stratégie sur plusieurs fondamentaux, à savoir : faire monter en puissance l’exploration minière et pétrolière au Maroc, renforcer la dynamique d’ouverture sur le marché mondial et le développement des partenariats, et doter à l’office d’une crédibilité solide à l’internationale.

Dans ce sillage, notre établissement a élaboré et implémenté une nouvelle stratégie de promotion des bassins sédimentaires marocains depuis l’année 2000. Cette stratégie est caractérisée par une nouvelle dynamique basée sur une mobilisation de tous les moyens techniques et financiers de l’office dans le but d’attirer le maximum de partenaires pour explorer au Maroc.

Participation régulière aux manifestations internationales, organisation des campagnes de promotion systématique porte-à-porte et générales, ouverture permanente de la data room à l’Onhym, contact continue et l’entretien de relations soutenues avec les acteurs de l’industrie pétrolière et gazière internationale… sont autant d’actions qui traduisent la nouvelle dynamique amorcée par l’office.
Il faut rappeler que le Maroc est en compétition continue avec beaucoup de pays, et c’est une bataille au quotidien pour attirer les opérateurs. Les sociétés pétrolières disposent d’un portefeuille de projets qu’elles classent par niveau de rentabilité. Comme il n’y a pas encore eu de découverte commerciale au Maroc, nous sommes, à leurs yeux, plutôt vers le bas du tableau en termes de priorité étant classé comme zone frontière.
Cela dit, le Maroc est dans le radar de ces sociétés en raison de sa géologie favorable aux accumulations d’hydrocarbures, son cadre réglementaire attractif, sa stabilité politique et sécuritaire.

Les efforts de promotion de l’Onhym ont été couronnés par la reprise de l’activité de l’exploration pétrolière au Maroc aussi bien en onshore qu’en offshore, et concrétisés par la signature de plusieurs contrats et accords sur des zones de reconnaissance exclusives et des permis de recherche.
Gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un processus long capitalistique et à risque, j’ai la conviction que les efforts d’investissement soutenus et une dynamique maîtrisée combinant études, évaluations et promotion des bassins sédimentaires marocains seraient la recette gagnante pour faire du Maroc un pays producteur d’hydrocarbures.