Hassan Rehioui, géologue et expert, passe au peigne fin les dysfonctionnements du secteur minier

Bien qu’elles détiennent 60% du patrimoine minier national, les PME n’arrivent pas à être performantes. Pour l’ex-cadre du ministère de l’énergie et des mines, l’investissement minier est freiné par la lourdeur des procédures et des formalités pour l’octroi et le renouvellement des permis. Il considère que les Régions doivent être associées à la production des cartes.

Ex-cadre du ministère des énergies et des mines dans plusieurs régions du Royaume (Laâyoune, Meknès, Oujda), responsable du département de la géologie auprès de plusieurs entreprises minières nationales (CDM à Jerada et CMT à Touissit), conseiller depuis sa retraite anticipée auprès de plusieurs investisseurs et opérateurs miniers étrangers au Maroc, auteur de plusieurs études et rapports d’expertise géologique…. Hassan Rehioui connaît le secteur minier sur le bout des doigts. Du haut de ses 69 ans, le lauréat de l’Ecole nationale supérieure de géologie de Nancy dans les années 70, tout comme la patronne de l’ONHYM, Amina Benkhadra, revient pour La Vie éco sur la situation des mines au Maroc, les problématiques qui empêchent ce secteur de se développer et les pistes de relance, à l’aune de l’élaboration d’une nouvelle stratégie par Aziz Rebbah (voir encadré).

Quel regard portez-vous sur le secteur minier actuellement ?
Le sous-sol marocain est encore sous-exploré et sous-exploité. Deuxièmement, le patrimoine minier national est détenu par des PME à 60%, voire plus. Celles-ci n’ont ni les moyens financiers ni les moyens humains requis pour piloter de vrais projets miniers. Troisième point : ces entreprises n’appréhendent pas leurs permis comme un investissement, calculé et bien étudié. Désorganisées et gangrenées par les pratiques informelles, elles se lancent dans le secteur à l’aveuglette dans un esprit de spéculation. Par ailleurs, les banques n’ont pas d’offres financières spécifiques aux entreprises minières de taille petite et moyenne, ni les experts miniers capables de les accompagner ou de juger de la bancabilité de leur projet. Dans la configuration actuelle, et prenant en considération le caractère capitalistique du secteur minier, ma conviction est que ce secteur ne peut se développer sans investissements étrangers. Toutefois, les investisseurs miniers étrangers ne peuvent être encouragés à investir en partenariat avec les PME locales, sans leur présenter les conditions favorables.

Quelle est la part de responsabilité de l’administration dans cet état de fait ?
En toute objectivité et en connaissance de cause, l’investissement minier demeure freiné par la lourdeur des procédures et des formalités pour l’octroi des permis et leur renouvellement, lesquelles exigent des visites et des contrôles sur le terrain par les services du ministère. Des services qui manquent de moyens humains et matériels à même de couvrir l’ensemble du patrimoine minier et des régions minières du Royaume. A cela s’ajoutent d’autres complexités liées à l’occupation temporaire du domaine public et la multiplicité des intervenants (une vingtaine à peu près) qui doivent donner leur feu vert pour le démarrage effectif des investissements miniers.
Le résultat est que les opérateurs perdent beaucoup de temps pour démarrer l’exploitation, bien qu’ils aient le permis dans la poche. Souvent, les investisseurs étrangers abandonnent leurs projets à mi-chemin, estimant que les permis octroyés ne sont pas opérationnels sur le champ et nécessitent un investissement record en temps, parfois en argent également. Or, pour ces opérateurs, le temps c’est de l’argent.

La faiblesse de l’infrastructure géologique, couplée à un rythme lent de production de la cartographie géologique, n’arrange rien à cette situation…
Absolument. Là encore, je suis convaincu que l’Etat à lui seul ne peut pas financer la production de cartes – géophysiques, géochimiques et géologiques. Il serait judicieux d’associer les Régions dans le sillage de la régionalisation avancée. Dans leur prérogative de la promotion des investissements, ils ont tout intérêt à renforcer l’infrastructure géologique, non seulement pour les effets escomptés dans le secteur des mines, mais dans l’ensemble des secteurs associés (infrastructures, etc.).

Une nouvelle feuille de route est en cours d’élaboration. Quelles pistes proposez-vous à même de libérer les potentialités du sous-sol marocain ?
Il est urgent d’amender le code minier qui est actuellement en vigueur dans le sens de la facilitation de l’investissement. Pour soutenir les PME, il serait utile de permettre l’accès aux données de l’infrastructure géologique à des prix symboliques, voire gratuitement. Comme je l’ai déjà dit, il faut imaginer des solutions pour l’accélération de la production de la cartographie pour que les taux de couverture atteignent 100% sur le moyen terme. La reconfiguration du paysage institutionnel serait également judiciaire, avec une réorganisation de l’ONHYM dans le sens d’un recentrage de ses activités dans les études de marché et de valorisation, uniquement, comme cela se fait sous d’autres cieux. Autres point important, il faut garantir aux entreprises minières le démarrage effectif de l’exploitation dès l’octroi du permis, et faciliter la procédure des études d’impact de l’environnement qui est à l’origine de retards insoutenables. Enfin, il faut renforcer la formation continue des cadres du ministère, en matière de suivi des projets miniers.

• 10% du PIB

• 20% des exportations

• 35,11 millions de tonnes (2017) dont 90% de phosphates

• 14 milliards d’investissements

• Plus de 41 000 emplois

• Plus de 6 000 permis

• Taux de couverture de la cartographie géologique : 36% pour les cartes géologiques, 42% pour les cartes géo-physiques et 8% pour les cartes géochimiques

• 73% des réserves mondiales de phosphates

 

Doté d’une stratégie minière (hors phosphate) couvrant la période 2015-2025, le Maroc essaye tant bien que mal de développer son secteur minier. Si le bilan des premières années de cette stratégie n’a jamais été rendu public, le département de tutelle avait annoncé que les résultats escomptés étaient en dessous des attentes. En fait, la stratégie mise en œuvre à l’époque de M. Amara tablait à l’horizon 2025 sur des objectifs ambitieux, à savoir le triplement du chiffre d’affaires du secteur hors phosphates à plus de 15 milliards de DH, la multiplication par 10 du volume d’investissement dans l’exploration et la recherche minière à près de 4 milliards de DH et le doublement des emplois générés par le secteur à plus de 30 000 emplois directs. Actuellement, M. Rebbah planche sur une nouvelle stratégie intitulée «Maroc mines», conciliant bonne gouvernance, développement durable et développement local et régional.

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