El Guerdane : 10 000 ha d’agrumes renaissent après une longue sécheresse

Après plusieurs années d’attente, l’adduction d’eau du barrage est opérationnelle.
Les agriculteurs ont dû débourser 8 000 DH par hectare au moment de la signature du contrat avec le distributeur Amensouss.
La conduite permettra de couvrir pour chaque exploitant 4 000 m3 d’eau par hectare et par an.

A l’approche du périmètre d’El Guerdane, à mi-chemin entre Agadir et Taroudant, les traces de désolation sont encore visibles à l’œil nu. Fermes en ruine, paysage lunaire, exploitations fantômes, arbres arrachés… Pour le visiteur fraîchement débarqué dans la région, il faudra un peu de patience pour voir les traces de vie qui y revient depuis quelques mois, après que l’eau du complexe hydraulique Aoulouz/ Mokhtar Soussi y est désormais acheminée par le grand ouvrage de près de 90 km, construit et géré par Amensouss, filiale de Nareva, elle-même filiale d’Ona.
Youssef Jabha, exploitant agricole et président de l’association Zaouia, raconte : «Nous n’y croyions plus et nous étions en train de plier bagages comme ceux qui nous avaient précédés. Aujourd’hui, nous payons l’eau un peu cher, mais il fut un temps où nous l’aurions acheté 20 ou 30 DH le m3 car la ressource avait tari subitement».
Effectivement, les 40 ha de Youssef Jabha furent sauvés in extremis. Mais rien n’était gagné d’avance. «Il a fallu convaincre les autres exploitants de signer le document que leur proposait Amensouss et pour qui, sans l’adhésion préalable de 80% des 670 agrumiculteurs recensés, le projet n’était pas faisable», rappelle-t-il. Un autre exploitant explique que «sur les 10 000 ha de la région, près de 4 000 ha étaient déjà abandonnés. Certains exploitants sont partis acheter ou louer des terrains 50 km plus au nord, près du barrage d’Aoulouz».

4 000 m3 par hectare pour toute la campagne

Abderrahim Bahri et Ahmed Telbani, respectivement chef du service de l’équipement de l’Office régional de mise en valeur agricole (ORMVA) Souss Massa et ingénieur de l’équipement à Taroudant, expliquent que l’ensemble des exploitants concernés ont finalement souscrit après une période d’hésitation. Si bien qu’aujourd’hui il y a une liste d’attente constituée surtout de ceux qui ne sont pas éligibles dans la mouture finale du projet. C’est le cas des Aït Lhaj, Ahmed et Abderrahmane, qui possèdent 50 ha. Comme d’autres agriculteurs de la région, ils déplorent de ne pouvoir y prétendre pour le moment.
Mais même ceux qui y ont souscrit savent qu’il ne faudra pas compter sur cet ouvrage pour couvrir la totalité des besoins en eau. Seuls sont garantis quelque 45 millions de m3 d’eau en année normale. «Chaque exploitant ne peut prétendre qu’à 4 000 m3 par hectare pour toute la campagne et si une sécheresse venait à réduire la retenue au niveau du complexe hydraulique Aoulouz/ Mokhtar Soussi, les 45 millions de m3 de base seront revus à la baisse et la dotation des agriculteurs devra alors être recalculée au prorata des quantités disponibles», détaillent Ahmed Talbi, ingénieur à l’ORMVA et Mohamed Aziz Nineflass, responsable du Centre de mise en valeur de Guerdane.
Saïd Ouabdelkrim, un ancien de l’Ormva, aujourd’hui responsable technique d’une coopérative qui regroupe 23 exploitants (1 200 ha d’agrumes), explique que les besoins en eau dans l’agrumiculture sont de l’ordre de 10 000 m3 par hectare. Comme dans la région, tout le monde est équipé en goutte-à-goutte, l’on peut arriver, avec des équipements entièrement automatisés, à ramener les besoins en eau à 8 000 m3 ou même un peu moins. Le reste doit donc, en toute logique, être puisé dans la nappe phréatique.
Maintenant, explique M. Bahri, il est possible, avec des équipements pointus, d’optimiser davantage en ramenant les besoins d’un hectare agrumicole à 6 500 m3, ce qui mettrait moins à mal la nappe phréatique. Cette année, les pluies providentielles qui ont arrosé la région vont permettre une remontée de la nappe de 4 à 5 mètres et de constituer de précieuses réserves pour la prochaine campagne.

Les agriculteurs devront compter sur leurs propres moyens

Tout cela a évidemment un coût. Mohamed Ghazouani, qui exploite 85 ha entièrement plantés en agrumes, trouve que la facture d’eau est un peu salée. Pour les trois premiers mois d’utilisation, il a dû payer quelque 300 000 DH pour l’ensemble de l’exploitation, ce qui constitue une lourde charge quand on vient de sortir d’une longue période de vaches maigres. «Même si l’eau est payée à son juste prix, comment voulez-vous trouver les moyens de faire face aux premières factures, après avoir supporté les frais de souscription auxquels ont succédé les frais occasionnés par l’entrée en service de la distribution, soit en tout 8 000 DH par ha ?», se demande-t-il. S’il est vrai que le Crédit agricole a mis en place des formules d’accompagnement, nombre d’agriculteurs réclament une année de grâce pour reconstituer leur trésorerie.
Mais force est de constater qu’après les efforts consentis par l’Etat, il est normal que les agriculteurs ne puissent, désormais, compter que sur eux-mêmes.
D’autres exploitants préfèrent, eux, payer des mensualités au lieu des lourdes factures trimestrielles et des avances imposées par Amensouss qui redoute qu’ils ne puissent pas honorer leur consommation. Cette dernière affirme cependant rester ouverte à tout dialogue et conseille aux exploitants de constituer une association pour canaliser leurs doléances.