Echanges extérieurs : pourquoi la Turquie dame le pion au Maroc

La Turquie exporte vers le Maroc trois fois et demie ce qu’elle en importe ! Elle investit directement dans le Royaume, mais largement en dessous des montants engagés par les premiers partenaires. En plus d’une offre diversifiée, la Turquie profite de l’intégration complète de ses filières industrielles.

La percée que réussit la Turquie dans le marché local traduit à quel degré la formule de cette économie émergente marche là où le Maroc essuie un échec effarant ! En effet, à la lecture des chiffres des échanges entre les deux économies, force est de constater que la Turquie exporte 3 fois et demie ce qu’elle importe du Maroc. En plus, les importations marocaines s’inscrivent sur un trend haussier depuis l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange en 2006. Ainsi, leur volume a atteint 9,5 milliards de DH en 2011, en progression de 47% par rapport à 2010 ; 55% de ces importations, soit 5,2 milliards, sont effectuées dans le cadre de l’accord. A l’inverse, l’évolution des exportations à destination de la Turquie reste en net retrait. En 2011, leur volume n’a pas dépassé 2,8 milliards de DH, en régression de 4,8% par rapport à 2010. Ce qui débouche sur un déficit commercial qui ne cesse de s’aggraver depuis 2006 pour culminer à 6,6 milliards en 2011.

La Turquie exporte au Maroc des fils, barres et profilés en fer, des voitures industrielles, des demi-produits, des motoculteurs et tracteurs, des produits pneumatiques, des produits d’équipement industriel et des produits finis de consommation. Elle achète principalement des demi-produits, des produits d’équipement industriel, de l’acide phosphorique, du phosphate, des débris de fonte, de la ferraille et des produits finis de consommation.

Cette structure du commerce bilatéral conduit à un premier niveau d’explication au constat de départ. Bien qu’elle laisse suggérer la grande similarité des deux économies au niveau de la spécialisation, «le poids croissant des biens manufacturés dans les exportations de la Turquie à destination du Maroc, témoignant des transformations structurelles qu’a connues l’industrie turque au cours des trois dernières décennies, explique en partie la performance de sa formule», affirment les spécialistes de la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) dans une étude.

La Turquie fait face à 34 concurrents sur ses secteurs d’exportation

Pour eux, les échanges se font au détriment du Maroc suite à la montée des industries turques sur l’échelle de spécialisation grâce à une politique de remontée de filière (cas de l’industrie textile) et à une stratégie de positionnement sur de nouveaux créneaux porteurs. Par exemple pour le textile, la Turquie a une production intégrée et diversifiée dans tous les sous-secteurs de cette industrie. Elle produit et exporte tous les types de fil, de tissu, d’habillement, de textile de ménage, et d’autres produits prêts à l’utilisation. De plus, une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) parue il y a quelques semaines montre que les régions de l’ouest de la Turquie qui fournissent pour leur majorité les pays de l’Union européenne sont plus intégrées verticalement avec ces économies sur des produits intensifs en technologie. Les autres régions commercent davantage avec l’Afrique du nord et l’espace MENA dans le créneau des spécialités se basant sur le facteur de la main-d’œuvre.

La faible teneur en valeur ajoutée des exportations marocaines vers la Turquie offre un deuxième niveau d’analyse. Elle traduit l’inadaptation de l’offre exportable à la demande d’importation formulée par ce pays, au vu de la forte similarité qui existe entre les deux économies. L’indice de similarité entre le Maroc et la Turquie sur les marchés de l’Union Européenne était déjà de 80% sur la dernière décennie. «La forte similarité des économies marocaine et turque est, elle-même, le reflet de la similitude de leurs avantages comparatifs, notamment pour ce qui est des stades de production intensifs en main- d’œuvre tel que pour le textile, le cuir et l’agroalimentaire», expliquent les experts. Ce constat est conforté par l’OCDE qui tranche, à travers l’analyse des indicateurs d’avantage comparatif révélé (ACR) qu’en comparaison à d’autres économies émergentes à forte croissance, la structure des exportations de la Turquie est restée proche de celle des pays à bas revenu bien que la transition commerciale de la Turquie vers les exportations de moyenne à haute technologie se fait plutôt lentement ces dernières années. Selon cet indicateur, la Turquie fait face à 34 concurrents sur ses secteurs d’exportation contre 24 pour la Corée et 26 pour Israël.

Cela dit, le Maroc, au lieu de renforcer ses avantages comparatifs cantonnés aux bien finaux, a même accusé un désavantage comparatif majeur sur les biens intermédiaires intensifs en travail puisqu’il continue encore d’importer des équipements et produits textiles intermédiaires selon les données de l’Office des changes. «Ceci prouve que le Maroc n’a pas opéré une remontée de filière dans son principal secteur de spécialisation, perpétuant en conséquence des schémas de sous-traitance passive avec les donneurs d’ordre européens», explique un expert en commerce international.

Le Maroc peut devenir un fournisseur de proximité de premier ordre pour la Turquie

Toutefois, la pénétration turque observée au niveau du commerce extérieur entre les deux économies est quasiment inexistante sur le plan des Investissements directs étrangers (IDE). A fin 2011, le montant des IDE bruts réalisés par des investisseurs turcs au Royaume dépasse à peine les 100 MDH, en baisse de 10% par rapport à 2010, selon l’Office des changes. Sur ce volume, 96% des investissements concernent le commerce et les grands travaux. «Le flux des IDE turcs à destination du Maroc reste dérisoire en comparaison aux autres partenaires du Maroc. Il faut cependant savoir que la Turquie n’est pas un grand investisseur à l’échelle mondiale», fait remarquer une source au ministère du commerce et de l’industrie. Selon les derniers chiffres disponibles de la CNUCED, la Turquie a investi dans le monde en moyenne sur les dix dernières années environ 2 milliards de dollars, alors que les Etats-Unis ont investi pour 333 milliards de dollars. Le Maroc a pour sa part réalisé des IDE sortants de l’ordre de 482 millions de dollars. Les statistiques de la Banque centrale turque montrent des investissements à destination du Maroc avec une position négative de -4 millions de dollars (désinvestissements supérieurs aux investissements), étant donné que la méthode de calcul de cette institution, à la différence de l’Office des changes, retient les flux nets.

Pourtant, l’accord de libre-échange était pensé pour accroître les IDE turcs notamment en matière de mise en œuvre de projets d’infrastructures au Maroc. En plus, le positionnement de la Turquie sur de nouvelles spécialisations industrielles devrait favoriser des secteurs à rendements croissants et libérer les autres secteurs de production intensifs en main-d’œuvre qui présentent une concurrence directe aux industries nationales. «Le Maroc pourrait constituer une plateforme d’exportation privilégiée des Turcs vers les Etats-Unis, les pays de l’accord d’Agadir et de l’Afrique compte tenu des accords conclus avec la majorité d’entre eux», relève un membre de l’Asmex.

Une chose est sûre, au vu du niveau de l’industrialisation de l’économie marocaine et du degré d’intégration de ses filières, les investisseurs turcs ne sont pas convaincus de la bonne tenue de leurs activités une fois installés au Maroc. Ceci dit, la configuration des échanges, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, montre que le potentiel d’augmentation des exportations marocaines est substantiel, pourvu que l’offre s’adapte à la demande de l’économie turque.

Dans le même sens, le degré de compétitivité atteint par l’industrie turque peut faire des opérateurs marocains des fournisseurs de proximité de premier ordre, notamment pour les intrants de l’industrie textile et les pièces de rechange pour l’industrie automobile.