Dumping et sous-facturation : le patronat tire la sonnette d’alarme

Les importations massives en provenance d’Asie se font à des prix
défiant toute concurrence.
La CGEM en appelle au Premier ministre et demande l’établissement
de prix industriels minimums pour diminuer l’ampleur du phénomène.
La douane estime que les opérateurs victimes des pratiques anti-concurrentielles
devraient l’aider à y mettre fin.

Les industriels marocains sont très inquiets. «Les importations massives en provenance d’Asie, notamment, sont en train d’asphyxier le tissu industriel national» , déclare-t-on à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Le phénomène, qui n’est pas tout à fait nouveau, semble s’être accéléré depuis six mois environ, favorisé par la baisse du dollar, en particulier.
«Le problème ne réside pas dans les importations en tant que telles, mais dans le fait que les produits importés sont déclarés à des prix défiant le bon sens même», précise Mohamed Lahlou, président de la Commission compétitivité de l’entreprise de la CGEM. «L’ouverture de l’économie marocaine est quelque chose d’irréversible, mais lorsque l’on déclare des prix qui sont inférieurs par rapport au coût des matières premières de base, il y a au minimum de quoi s’interroger», s’exclame-t-il.
Selon la CGEM, tous les secteurs sont touchés par le phénomène : agro-industrie, textile et cuir, électroménager… Même si pour l’instant il n’existe aucune évaluation chiffrée de l’impact de cette «concurrence déloyale», selon le mot de Mohamed Lahlou, les industriels ne cessent de se plaindre auprès de la CGEM. Celle-ci en a d’ailleurs saisi le Premier ministre ainsi que le ministre de l’Economie et de la Mise à niveau.

La sous-facturation peut cacher des pratiques de blanchiment d’argent
Ce que la centrale patronale suggère pour limiter l’ampleur de la sous-déclaration, c’est d’établir des «prix industriels minimums, en deçà desquels une déclaration devrait au moins susciter la curiosité des douaniers». Mais la douane est-elle outillée pour cela ? «Les prix des matières premières sont connus. C’est déjà ça ! A partir de là, comment un importateur peut déclarer un prix inférieur à celui de la matière première sans que cela n’attire l’attention ?», s’interroge M. Lahlou. «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, que bien souvent, la sous-déclaration cache un autre phénomène tout aussi grave, celui du blanchiment d’argent».
Les services de la douane, eux, ne nient pas l’existence du phénomène de la sous-déclaration, mais, d’une part, ils en relativisent l’ampleur, et, d’autre part, ils demandent que les entreprises ou les secteurs qui en sont victimes leur prêtent main forte. Comme l’a fait l’Association des biscuitiers, confiseurs et chocolatiers du Maroc (AB2C). «Lorsque les industriels de la biscuiterie, confiserie et chocolaterie ont posé le problème des manipulations à la baisse des valeurs déclarées de ces produits, nous avons réussi, avec leur aide, à contrecarrer le phénomène», déclare un responsable à la douane. Et en effet, en février 2003, la douane, pour stopper les importations massives, avait fixé elle-même les prix de ces produits, départ usine, et mis en place une taxation appropriée.
L’autre phénomène dénoncé par la CGEM est celui du dumping. Les produits du cuir sont particulièrement concernés, semble-t-il. Mais, le patronat reconnaît que la maîtrise de cette pratique anti-concurrentielle n’est pas aisée. Car, pour prendre des mesures anti-dumping, il faut des preuves qui, souvent, sont difficiles à apporter, et dans tous les cas exigent du temps et des moyens. «Le Maroc devait former des cadres pour contrôler cette pratique, mais rien n’a été fait», déplore Mohamed Lahlou.

L’industrie marocaine doit être compétitive, mais les règles du jeu sont faussées
Tout cela pousse le responsable à la CGEM à relativiser les propos de Abderrazak Mossadeq, ministre de l’Economie et de la Mise à niveau, qui a déclaré récemment que 70 % des entreprises marocaines étaient capables de faire face à la concurrence internationale : «(…) l’entreprise marocaine ne peut faire face qu’à une concurrence internationale loyale, non appuyée par du dumping, des subventions spécifiques et tout autre pratique ou procédé déloyal».
La CGEM cite souvent l’exemple de la Tunisie où l’ouverture de l’économie est encadrée par des mesures qui, pour être conformes aux règles du commerce internationales édictées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), n’en protègent pas moins les entreprises de ce pays des pratiques de la sous-facturation et du dumping. «Après tout, le but de l’ouverture sur l’extérieur, ce n’est pas de tuer l’industrie locale. Bien sûr, l’entreprise marocaine doit impérativement être compétitive, mais si les règles du jeu sont faussées, sa compétitivité ne servira à rien, elle ne l’empêchera pas de mourir de sa belle mort», conclut le président de la Commission compétitivité des entreprises de la CGEM