Doukkala, un grenier qui résiste au temps

La population continue de profiter de la campagne agricole record de l’année dernière. Le manque de pluie se fait sentir mais la direction régionale de l’agriculture rassure les exploitants. Une industrie agroalimentaire performante s’est développée dans la région.

Il est 6 h du matin à Douar Oulad Bouaziz, au cœur de la région de Doukkala. Le marché hebdomadaire commence déjà à s’animer alors que les premiers rayons de soleil sont à peine perceptibles. Dans cet énorme hangar quasi désaffecté, fermiers, paysans et autres rabatteurs s’échangent marchandises et bétail sur un fond de crise, de surenchère et d’éclats de rires.

Ce jeudi 31 décembre, dernier jour de l’année, les échanges ont été intenses: près de 100 bêtes (ovins et bovins confondus) et 8 tonnes de marchandises ont été écoulées. «Nous sommes toujours en train de récolter les fruits de la bonne saison agricole de l’année dernière», explique Saleh M., fermier du douar de Had Ouled Frej. «Les prix ayant baissé du fait de la bonne récolte, cela a contribué à élever le pouvoir d’achat d’une partie de la population rurale et a poussé les urbains à fréquenter nos marchés pour obtenir des prix raisonnables et une bonne qualité du produit».

Les autorités veillent au grain

Dans cette terre d’hommes robustes au franc-parler, rien ne saurait altérer la bonhomie générale. Sauf, peut-être, une mauvaise récolte… Et 2016 s’avère être déjà rude pour les petits paysans. Les châteaux d’eau vides des différentes fermes parcourues peuvent témoigner d’un stress hydrique qui se fait déjà sentir. Le cas d’Ibrahim C., paysan et propriétaire de moins d’un hectare (ndlr : l’unité utilisée étant le «Kheddam», soit environ un sixième d’hectare, Ibrahim en possède quatre) est d’ailleurs représentatif de cette tranche intermédiaire de la «nouvelle paysannerie». Située entre le grand propriétaire terrien et le «Khemmass» (ouvrier agricole rémunéré au 1/5e de la récolte), cette catégorie d’exploitants risque de subir de plein fouet le manque de pluie. «La majorité des petits exploitants sont souvent issus de familles non propriétaires, et sont donc plus dépendants des grandes exploitations en matière d’eau. Si la pluie continue à se faire attendre, les grandes fermes seront moins enclines à partager leurs puits». Pour celui qui a été «Khemass», puis locataire, puis propriétaire, une mauvaise année peut vite être synonyme de retour en arrière.

Mais les autorités ne restent pas insensibles à ces questions et la région de Doukkala est un modèle en matière d’intégration et valorisation agricole. «Les aides de l’Etat, le conseil et l’encadrement de proximité serviront de soupape de sécurité pour les agriculteurs, mais surtout à consolider les avancées réalisées dans la région», indique-t-on du côté de la direction régionale de l’agriculture. En effet, l’implantation de plusieurs grands industriels de l’agroalimentaire et la mise en place d’un cahier des charges pour les agriculteurs et les éleveurs ont permis une montée en gamme de la production agricole. La région abrite en effet six usines d’aliment de bétail, deux laiteries, huit unités d’emballage et conditionnement de produits maraîchers, onze minoteries, une sucrerie, et six ateliers de conditionnement d’engrais. Elle continue de produire 20% de lait consommé au Maroc.

L’irrigation localisée a également permis des économies substantielles sur les coûts de production. «La récolte record de l’année dernière pourra compenser les éventuels mauvais résultats de 2016», explique la DRA de la région. En effet, l’année 2015 aura été celle de tous les records, notamment pour la betterave à sucre qui a atteint 1,4 million de tonnes et les céréales d’automne avec 16,7 millions de quintaux.

Exploitation intense et pollution mettent à mal la qualité des sols

«Mais bonne ou mauvaise récolte, les paysans sont habitués à composer avec les aléas du climat», explique Mohamed Rahoui, chercheur en science de la terre (Université Mohammed V) et auteur de plusieurs articles et ouvrages sur la région. «En réalité, c’est à un autre problème, de plus en plus perceptible sur la qualité des produits mais encore peu connu par les paysans, qu’il faudra faire attention : la dégradation de la qualité des sols et de la nappe phréatique», indique-t-il. En effet, des études récentes de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ont souligné plusieurs phénomènes dangereux pour la durabilité de l’exploitation. «Ces problèmes peuvent limiter la durabilité de la production agricole et risquent de provoquer des détériorations irréversibles», explique le professeur Rahoui. En effet, l’INRA indique clairement que la pollution dans la région de Doukkala continue à réduire le bilan global des ressources hydriques et engendre un risque pour la santé humaine, surtout lorsqu’il s’agit de la consommation des eaux de puits dans le milieu rural où la majorité de la population s’approvisionne directement de l’aquifère. «Il est vrai que les apports exagérés d’engrais azotés sont majoritairement responsables de cet état de pollution par les nitrates des eaux souterraines de Doukkala, mais il ne faut pas négliger les rejets des activités industrielles (les rejets des sucreries notamment) et les rejets des eaux urbaines qui sont parfois utilisées sans traitement pour l’irrigation des sols», poursuit-il.

Mis à part l’érosion hydrique, qui est, bien entendu, un problème environnemental capital auquel de nombreux aspects pratiques de l’irrigation sont directement liés (turbidité des eaux, envasement des retenues, détérioration des ouvrages), la plupart des formes de dégradation des sols sont plus ou moins associées à la salinisation. En fait, les chercheurs s’accordent à dire que depuis la mise en irrigation du périmètre bas service de Doukkala, un déséquilibre aussi bien au niveau du sol que de la nappe phréatique est apparu. Les différentes études qui traitent de la qualité des sols et des eaux souterraines de la région ont révélé des problèmes de salinité et de sodicité ponctuels des sols avec une faible perméabilité verticale et un faible drainage interne. Quant à la qualité des eaux souterraines, il ressort que la situation de la pollution nitrique n’est pas très alarmante avec 83% des puits ayant des teneurs nitriques inférieures à 50 mg/l. Par contre, ces eaux sont salines à fortement salines au niveau de tout le périmètre d’étude.

Une carte de vulnérabilité a été établie et présente la région comme étant une zone à haut risque de pollution nitrique dont il convient de renforcer la surveillance pour prévenir et contrôler les flux de polluants agricoles dans la perspective de sauvegarde et de protection de la qualité des ressources en eau souterraine.

Le Plan Maroc Vert a réservé une place de choix à la région de Doukkala. Le déploiement du plan sur la région passe par la mise en œuvre du Plan agricole régional (PAR) qui vise à développer 96 projets susceptibles de générer une enveloppe d’investissements évaluée à 10,5 milliards de dirhams pour la période 2009-2020. Le potentiel agricole de Doukkala-Abda est une superficie évaluée à 1234400 ha et scindée en quatre Unités territoriales agricoles (UTA) distinctes qui sont réparties elles-mêmes en filières prioritaires. Il est question donc d’une augmentation de la production des céréales d’automne de 54% au niveau des zones à haut potentiel de production et de l’intensification de la production du maraîchage de primeurs destiné à l’export au niveau de la zone côtière et la grande hydraulique en vue d’augmenter les exportations actuelles de 17 fois. Parmi les objectifs du Plan Maroc Vert pour la région de Doukkala-Abda, le maintien de la superficie de la betterave à sucre avec une amélioration de la production de 34%, le développement de la production des raisins de table en grande hydraulique sur 5 000 hectares ainsi que l’intensification de la production des légumineuses alimentaires en rotation avec les céréales d’automne pour multiplier la production actuelle par cinq.