Diplômés chômeurs : le Maroc est-il en passe de gagner son pari ?

Le taux de chômage global est à  10% et celui des diplômés du supérieur à  18,3%, mais il était de 27,6% à  fin 1999.
Les diplômés ne représentent que près de 11% des actifs occupés.
La structure de l’économie demeure encore dominée par le secteur primaire.

Où sont passés les diplômés chômeurs ? Les gouvernements qui se sont succédé depuis une vingtaine d’années ont tous dû, à un degré ou un autre, affronter cette problématique. Mais celle-ci semblait d’autant plus difficile à résoudre que les chômeurs diplômés mettaient invariablement en avant la même revendication : se faire recruter dans la fonction publique. Leurs sit-in devant le Parlement à Rabat ont même marqué les esprits à force de répétition.
Aujourd’hui, le sujet paraît moins d’actualité ; du moins, il n’attire plus les feux médiatiques. Peut-être même a-t-il diminué en ampleur !
Il n’en existe pas moins, cependant, et les statistiques officielles le montrent bien.  
Caractéristique d’une économie qui peine à rompre complètement avec le passé, le chômage au Maroc frappe en premier lieu les diplômés ! Certes, le chômage global comme celui des diplômés ont tous deux significativement baissé cette dernière décennie. Mais, une nuance de taille peut être relevée. Le taux de chômage global a perdu 4 points en s’établissant à 9,1% à fin 2009 (10% au premier trimestre 2010) contre 14% en 1999, alors que celui des diplômés (bac et + encore appelés diplômés du supérieur) a substantiellement baissé en passant de  27,6% à 18,3% sur la même période, selon les données du Haut commissariat au plan (HCP).
En dépit de ces améliorations, qui sont nettes, le niveau auquel se situe le chômage des diplômés reste malgré tout élevé ; surtout quand on sait que les personnes sans diplômes s’insèrent, elles, plus facilement dans la vie active : 5,4%, c’est en effet le taux de chômage des sans diplômes à l’issue du premier trimestre écoulé. Présentés ainsi, c’est-à-dire en termes de pourcentages, ces indicateurs peuvent ne pas dire grand-chose ou, au contraire, dire plus qu’il n’en faudrait. Il faut savoir, en effet, que 18,3% de chômeurs diplômés, c’est environ 249 000 personnes, sur une population active de diplômés de quelque 1,37 million de personnes. Les chômeurs sans diplômes, eux, sont de près de 360 000 sur une population active sans diplôme de l’ordre de…7,5 millions de personnes.

Population active de diplômés : 1,37 million

Par conséquent, dans l’absolu, il y a plus de chômeurs sans diplômes que de chômeurs diplômés. Mais on pourrait dire que cela est bien «normal» lorsqu’on rapporte ces valeurs à leur dénominateur. Moyennant quoi, en termes de proportion, le niveau de chômage des diplômés du supérieur (voir définition) reste encore très élevé. Et comme cela pouvait être observé lors des sit-in à répétition devant le Parlement à Rabat, ce sont surtout les diplômés des facultés qui sont les plus frappés par le chômage (27,6%), certes légèrement moins que ceux ayant obtenu une spécialisation professionnelle (30,1%) mais beaucoup plus que les techniciens supérieurs (plus de 25%), les bacheliers (25%) ou encore les techniciens et cadres moyens (15%).
C’est, une fois de plus, la caractéristique de l’économie marocaine qui mise encore sur la compétitivité par les coûts de main-d’œuvre, même si la nature des diplômes obtenus, et donc le contenu de l’enseignement supérieur, y sont aussi pour quelque chose : c’est cette fameuse inadéquation entre la formation et les besoins de l’entreprise dont regorgent tous les rapports sur le sujet depuis des lustres, mais qui tend à s’estomper progressivement.
Car, et les chiffres sont là, depuis une dizaine d’années, le chômage des diplômés du supérieur, tous paliers confondus, a perdu tout de même 9 points. Ceci est le résultat évidemment de la croissance économique, des recrutements de l’administration à raison de 12 000 personnes par an en moyenne, mais aussi de mesures volontaristes, comme celles décidées depuis le début du milieu des années 90 et relancées ou améliorées sous le gouvernement Jettou. Il s’agit du programme insertion «Idmaj», du programme de reconversion «Taehil» avec ses deux mesures que sont la formation contractualisée pour l’emploi (FCE) et la formation qualifiante ou de reconversion et enfin «Mouqawalati» visant à encourager l’auto-emploi à travers la création de petites entreprises.

L’Anapec a inséré 52 000 personnes en 2009 et 17 000 à avril 2010

Selon Hafid Kamal, directeur général de l’Agence nationale de la promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC), qui pilote ces trois programmes, sur les premiers quatre mois de 2010, par exemple, 17 000 insertions ont été réalisées au titre du programme «Idmaj». Et ce sont essentiellement les services (46%) et l’industrie (37%) qui ont absorbé l’essentiel de ces insertions. Ce qui explique que, en termes de répartition géographique de ces insertions, la région de Rabat-Salé-Zemmour-Zaër vient en tête (20%), suivie de Tanger-Tétouan (18%) et de Casablanca (16%), les 46% restants se répartissant sur les autres régions. Pour l’année 2009, 52 000 insertions ont été réalisées, soit une hausse de 11% par rapport à 2008, selon le ministère de l’emploi et de la formation professionnelle.
Mais, encore une fois, la répartition par type de diplômes laisse voir que les diplômés de l’enseignement supérieur et particulièrement les facultés ne sont pas les plus recherchés (21%), les entreprises préférant les profils spécialisés comme les diplômés de la formation professionnelle (39%) ou encore les titulaires du bac (24%) à qui l’on peut confier toutes sortes de tâches et que l’on peut rémunérer modestement ! Le même constat est valable pour le programme «Taehil» : pour les 1 662 bénéficiaires de ce programme sur le premier trimestre de cette année, le gros est issu de la formation professionnelle (44 %), suivi des bacheliers (29%), puis des bac +4 (22 %), des bac +2 (4%) et en bons derniers des ingénieurs 3e cycle (1%).

Près de 90% des actifs occupés sont sans diplôme ou avec un diplôme de niveau moyen

Mais au-delà de ces programmes d’insertion ou de formation, la question que les observateurs ne cessaient de se poser était celle de savoir quel sort était réservé à ces personnes une fois le stage ou la formation achevés ! Le directeur général de l’ANAPEC a justement fait réaliser, par un cabinet externe, une étude d’évaluation de ces programmes. Cette étude montre que 80% des candidats qui ont bénéficié du programme «Idmaj» ont été titularisés soit à l’issue du stage ou même parfois avant.
Et parmi eux, les deux tiers (66%) se sont même vu proposer des contrats à durée indéterminée (CDI).
La situation est un peu différente s’agissant des candidats ayant bénéficié du programme «Taehil». Ceux qui ont suivi des formations à la carte sont pratiquement deux fois plus nombreux (70%) à exercer actuellement une activité professionnelle rémunérée par rapport à ceux qui ont reçu une formation qualifiante (40% seulement). Les chefs d’entreprise interrogés sur cette préférence invoquent la nécessité de donner une plus grande place à l’aspect pratique de la formation, comme c’est le cas pour la formation à la carte.
Quoi qu’il en soit, les chercheurs d’emploi, clients de l’ANAPEC, se déclarent majoritairement satisfaits (60%). Pour autant, si ce dispositif est un excellent coup de fouet pour encourager les insertions de diplômés dans le monde de l’entreprise, tout au moins améliorer leur employabilité, il n’est pas et ne peut pas être la panacée. Ces différents programmes, en fait, valent aussi par ce que vaut l’économie dans son ensemble. Si les entreprises ne se portent pas bien ou ne s’inscrivent pas dans une logique de développement, l’ANAPEC, et le gouvernement derrière elle, n’y pourront évidemment pas grand-chose ! Il est significatif à cet égard que le secteur primaire (agriculture, forêt et pêche) continue d’être le principal pourvoyeur d’emplois au Maroc, concentrant à lui seul plus de 40% des actifs occupés, soit plus de 4 millions de personnes.
Le deuxième gros secteur employeur est celui des services (37%). Dans ces deux secteurs, qui cumulent donc près de 80% des emplois occupés, si l’on met de côté les services financiers, les postes généralement offerts (ou l’essentiel des postes offerts) ne nécessitent pas des diplômes élevés. La structure même de l’économie est telle, par conséquent, que les sans diplômes et les moyennement diplômés trouvent plus facilement à s’insérer que les personnes bardées de diplômes ; surtout lorsque ceux-ci sont à caractère généraliste. La structure de l’emploi, tel que cela apparaît dans les enquêtes du HCP, indique en effet que la part des actifs occupés diplômés du niveau supérieur dans l’emploi total n’est que de 10,8% en 2009, contre 66,6% pour les sans diplômes et 22,6% pour les diplômés du niveau moyen. C’est très parlant ! Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas là d’une donnée figée ; l’économie se transforme, des évolutions se font jour. La preuve, le chômage des diplômés, même encore élevé, a beaucoup baissé, et le secteur primaire, même encore dominant, perd progressivement son poids en terme de création d’emplois et même de richesse.
La question qui demeure posée en revanche est une question de rythme dans les transformations qui affectent l’économie marocaine…