Derb Omar, le véritable cÅ“ur de l’économie marocaine

Le quartier, localisé en plein cœur de Casablanca, concentre toujours, et depuis les années trente, une bonne partie des échanges commerciaux du pays.
Signe incontestable de succès,
le m2 de terrain s’y vend à 60 000 DH.
Les secrets de sa réussite : discrétion, souvent par crainte du «mauvais œil», chaîne de confiance enracinée et capacité d’adaptation.
Ses pratiques peu avouables : fraude fiscale, achat au noir et sous-facturation.

Prisé et méprisé en même temps, Derb Omar s’est imposé depuis les années 1920 comme l’une des principales, sinon la plus importante centrale d’achat au Maroc. Pourtant, il y a quinze ans, avec l’arrivée de la nouvelle distribution, Makro et Marjane en tête, on avait spéculé et prédit une disparition programmée. Mais c’était méconnaître les spécificités du quartier et la ténacité des négociants qui l’animent.
Derb Omar affiche toujours une bonne santé, malgré les aléas socio-économiques. Au fil des années, il a montré une capacité d’adaptation spectaculaire aux évolutions de son environnement. Les générations de négociants s’y sont perpétuées de père en fils. Les méthodes de gestion ont un peu évolué mais le fond est resté le même et les principes de fonctionnement qui ont fait son succès intacts. À l’heure des zones de libre-échange, de la libéralisation et de l’ouverture des frontières, Derb Omar, en plein cœur de Casablanca, se positionne comme une plaque tournante de la distribution au Maroc. Il est un peu le baromètre de l’activité commerciale nationale. On y trouve un peu de tout : de l’alimentaire au tissu en passant par le prêt-à-porter, l’électroménager, les équipements ménagers, la vaisselle… Au fil des ans, Derb Omar s’est érigé en régulateur du marché. Il est surtout cette courroie de transmission entre la E-économie et la R-économie (real economy). Cette dernière est celle de moul el hanout (l’épicier du coin), de souika (petits souks urbains) et des souks hebdomadaires de l’arrière-pays, des marchands ambulants… Et c’est, d’une certaine façon, grâce à lui également que cet équilibre entre les deux dimensions de notre économie est maintenu.

Fermez Derb Omar et vous tuez le Maroc
Le quartier qui emprunte, en toute vraisemblance, son nom à un commerçant qui, au début des années 1930, y tenait plusieurs commerces est aujourd’hui un passage incontournable pour un nombre important de grandes sociétés et des plus structurées. IMM (Procter & Gamble), Lesieur, Aventis, Mido, Maghreb Industries… et bien d’autres le considèrent comme un passage obligé pour l’écoulement de leurs marchandises. D’autres, comme Marjane et Makro, s’approvisionneraient, pour certains articles de vaisselle notamment, auprès de négociants qui y sont installés. «Derb Omar a toujours été considéré comme un circuit de distribution important pour Protcter & Gamble en raison du nombre important de clients qu’il concentre, du cash disponible pour l’achat de nos produits (Pampers, Always, Prêt plus, Pantène, Tide, Ariel, Flash..) et de sa notoriété sur le marché national», souligne un responsable de la distribution de la société. Contrairement à Procter & Gamble, la plupart des entreprises contactées n’ont pas voulu aborder le sujet et nos demandes d’informations sont restées sans réponse. On pourrait y voir une volonté de leur part de ne pas associer officiellement leur image à celle de Derb Omar. Et ceci pour deux raisons principales : ne pas s’afficher comme partenaire d’un circuit de distribution archaïque mais, surtout, ne pas s’associer à un quartier dont les pratiques commerciales sont jugées peu orthodoxes. Un fait pourtant reconnu, dans les discussions en off, par ses propres négociants.
«Le quartier est toujours marqué par des magouilles à outrance, la sous-facturation et la fraude fiscale», reconnaît un négociant qui a repris le flambeau après le départ forcé à la retraite de son père pour cause de maladie. Et d’ajouter que «la sous-facturation est pratiquée principalement avec les pays d’Asie. Les importations en provenance d’Europe sont moins sujettes à cette pratique». Mode d’emploi de la sous-facturation : «L’importateur s’arrange pour payer une partie du montant de la transaction au vendeur, sur place. L’argent lui est soit versé à partir d’un compte à l’étranger, soit transporté et remis en espèces. N’est alors facturé que le reliquat qui servira de base à l’application des droits de douane». Néanmoins, cette pratique est «en perte de vitesse grâce principalement à la baisse des droits douaniers programmée dans le cadre des différents accords de libre-échange», conclut-il.
L’autre mal qui ronge le quartier est celui de la fraude fiscale et de l’achat au noir. Mais cette fois-ci, se défend un des négociants en tissu, ce n’est pas propre au quartier. «C’est à l’image de toute notre économie. La fraude fiscale trouve ses origines chez nos propres fournisseurs qui ne facturent qu’une partie des ventes. Le reste est payé en espèces. Nous sommes alors forcés, pour maintenir notre rentabilité, d’adopter le même système avec nos clients».

La cascade des achats au noir
Si le quartier mythique, qui a aussi fait l’histoire de la ville de Casablanca, accepte de livrer quelques-uns de ses secrets, c’est en grande partie grâce à la nouvelle génération de négociants qui l’anime. De plus en plus de jeunes gèrent les magasins. Ce sont eux qui assurent la relève, entretiennent le mythe et tentent par ailleurs de moderniser les pratiques. Ils ne sont pas tous issus de l’école Derb Omar, mais y ont passé obligatoirement des stages durant leur enfance et adolescence. On y trouve des Iscaistes, des enseignants universitaires et même des polytechniciens. Fassis pour la plupart.
Ici, la façade affichée du quartier, celle de simples magasins où sont stockées des marchandises à faible achalandage, peut en tromper plus d’un. Du côté du bd. Mostapha El Maani, de la rue Ouhammou, Ibnou Batouta ou encore du bd. Hassan Sghir, on change de perception dès que l’on franchit le magasin et que le propriétaire accepte de faire des confidences. Les échoppes de Derb Omar ne sont que le dernier maillon de la chaîne. Une sorte de vitrine d’exposition. L’essentiel de la marchandise est stocké ailleurs, dans des dépôts. L’on sera aussi étonné parfois par la présence, à l’intérieur des boutiques, d’outils bureautiques, d’ordinateurs portables dotés de logiciels de gestion et de connexions internet. Un contraste des plus frappants. Un mélange fait d’une résistance au temps et de modernisme managérial. Ici, la nouvelle génération ne veut plus parler de commerce et lui préfère le terme de négoce. Une fierté se dégage de leurs propos lorsqu’ils évoquent le poids du quartier dans l’économie nationale. «Nous sommes un nœud essentiel de la distribution au Maroc. Fermez Derb Omar et vous tuez le Maroc. Nous sommes pratiquement à l’image des halles et marchés de gros des fruits et légumes».

Chaîne de confiance et chèques de garantie
Cette évolution managériale n’est toutefois pas partagée par tous les occupants du quartier et reste le propre de quelques-uns. Ceux généralement dont les fils ont poursuivi des études. Le reste de la chaîne adopte toujours les mêmes pratiques élémentaires de gestion d’antan. «Ce qui explique que plusieurs commerçants n’arrivent plus à atteindre un certain niveau de développement, celui qui nécessite la maîtrise des outils de gestion. Aujourd’hui, sur les 300 clients que je compte, seuls quatre maîtrisent réellement la gestion. Nous sommes alors obligés de nous adapter quelque part à cette réalité», explique B. Alouane, un des principaux négociants en tissu dans le quartier. Et d’ajouter : «Notre portefeuille est constitué essentiellement de clients qui sont dans le commerce depuis plusieurs générations. Généralement, ce sont des familles de négociants ce qui nous permet d’entretenir cette chaîne de confiance». Cette dernière, en plus de la discrétion – souvent motivée par la crainte du mauvais œil -, est l’un des principaux secrets du succès du quartier.
Les relations commerciales datent de plusieurs années, voire plusieurs décennies. «Les commandes peuvent se faire sur un simple coup de téléphone et la livraison par simple engagement de la parole», explique Aït Benha Nabil, jeune grossiste de la ville d’Azilal, dont l’essentiel des approvisionnements se fait à Derb Omar. Toutefois, pour les nouveaux clients, une épreuve probatoire est incontournable. «Ils doivent être généralement recommandés par un ancien». Le paiement, quant à lui, s’effectuera plus tard. Le crédit-client tourne généralement autour de 60 jours, exceptionnellement 180. En guise de caution, un chèque de garantie est généralement déposé. «Si, demain, tous les coffres-forts de Derb Omar venaient à être ouverts, on découvrirait une montagne de chèques déposés en garantie», ironise un professionnel. Cette pratique, outre la résolution du problème de trésorerie, a pour effet de faire fructifier la relation commerciale entre fournisseurs et acheteurs, surtout en période de récession. En effet, la remise du chèque de garantie s’effectue contre enlèvement immédiat de la marchandise avec promesse de paiement ultérieur.

Dis-moi tes origines, je te dirai ton métier
L’autre particularité de Derb Omar est cette spécialisation selon les origines. Par exemple, les Soussis et les Chlouh de façon générale dominent le créneau de l’alimentaire et du prêt-à-porter. Souvent, chaque famille y a son propre créneau. Ainsi, les Raji sont légendaires pour le négoce du thé. Les Boufates pour les légumineuses et les Boujamaâ pour les conserves. D’autres noms comme ceux de Ben Cheikh et Boufous y ont également pignon sur rue. Reste que, pour certains produits, Derb Omar ne présente plus le même intérêt pour les producteurs. C’est le cas particulièrement du café. «Ce produit y a disparu depuis pratiquement 5 ans. Nous nous chargeons aujourd’hui de notre propre distribution», indique Farid Gaouar, directeur général de Gamucaf. La même tendance baissière est observée pour la confiserie. «Il y a 15 ans, l’essentiel de nos ventes transitait par Derb Omar. Aujourd’hui, ce dernier ne représente que le tiers de nos ventes pour Casablanca et près de 10% de celles du Maroc», souligne de son côté Hakim El Marrakchi, directeur général de Maghreb Industrie et président de l’association de biscuiterie et confiserie.
Le créneau de la vaisselle, électroménager et articles de cadeaux et de décoration est, quant à lui, dominé par les Rahmouni. «On dénombre quelque 29 magasins appartenant à cette famille et bientôt on risquera de ne plus parler de Derb Omar mais de Derb Rahmouni», ironise un concurrent. L’aîné de la famille, Abdelouahab, a même lancé un centre commercial dans le quartier, «Le Carrefour de la vaisselle». Un complexe de cinq étages. On y retrouve un peu de tout, principalement des produits d’Asie.
Outre les Rahmouni qui tiennent le haut du pavé, d’autres familles se disputent ce marché. C’est le cas des Sarfati, des Alvar (juifs), des Bahaoui (Soussis) et les Lahlou (Fassis). Un renversement de situation par rapport aux années 50 où les familles juives, Serfati, Mergui, El Grabli, Kanizo et autres régnaient en maîtres sur le secteur, raconte Benjamen Moïse, fils de Mergui Moïse, négociant juif installé dans le quartier depuis 1948. Ici, plus de 90 % des produits proposés sont importés d’Asie, d’Egypte, d’Iran et des Emirats Arabes Unis, principalement. La production locale, quant à elle, est en perte de vitesse aggravée. Le rapport qualité-prix à l’import demeure plus intéressant.
Pour les négociants de vaisselle et articles de cadeaux, les circuits sont les mêmes. Ici on importe et l’on vend à tous : des semi-grossistes aux grossistes des différentes villes (Laâyoune, Tanger, Marrakech, El Jadida). Tous prennent, chaque samedi ou lundi, la direction de la Place la Victoire. Et même les grandes surfaces s’y approvisionnent auprès de fournisseurs référencés. «Ils sont ainsi doublement gagnants. D’un côté, ils sont déchargés des tracasseries de l’import et de l’autre, en raison de leur pouvoir de négociation, ils bénéficient de conditions de paiement très avantageuses pouvant atteindre les 120 jours dans certains cas».

Le transfert de Derb-Omar vers la périphérie de Casa n’est plus à l’ordre du jour
Du côté des négociants en tissu et draperies, on est frappé par l’image des coupons empilés sur des étagères, surplombant de volumineux et lourds rouleaux de tissu adossés aux murs et se soutenant les uns les autres. Les boutiques semblent crouler sous le poids des étoffes emprisonnées dans la chaîne infinie de leur enroulement. Les Fassis règnent ici en maîtres et seuls quelques juifs tentent de leur disputer ce marché qui dispose de sa propre hiérarchie. Les Kettani, Dadi, Benkirane, Berrada et Bensalem y sont les plus forts. Chacun d’eux dispose de ses propres revendeurs au sein même du quartier. «Nous vendons à quelque 15 magasins localisés à Derb Omar en plus des grossistes des autres villes». Contrairement à la vaisselle, la production locale tente, face au tissu importé, de conserver ses parts de marché. «Même si elles sont en perte de vitesse, Citrex et Bericolor, les deux sociétés nationales qui fournissent encore le quartier en tissu s’accrochent face à des produits importés au rapport qualité-prix de plus en plus avantageux».
La situation se présente autrement pour la draperie, où les négociants disposent le plus souvent de leurs propres usines. «Ils peuvent facilement s’adapter aux besoins du marché en raison des séries de production limitées de la draperie par rapport au tissu», explique B. Alouane pour lequel le projet de transfert de Derb Omar à la périphérie de Casablanca, annoncé dans les années 90, n’est plus à l’ordre du jour. Il est effectivement impensable de «délocaliser» le quartier après les investissements consentis par certains négociants et surtout la valeur qu’a atteint le fonds de commerce. Hallucinant, en effet, le prix du foncier. «Le prix varie en fonction de la localisation du magasin. Il oscille entre 30 000 et 60 000 DH le m2», ont confirmé plusieurs négociants du quartier.

Mode d’emploi de la sous-facturation : l’importateur s’arrange pour payer une partie du montant de la transaction au vendeur, sur place. L’argent est soit versé à partir d’un compte à l’étranger, soit transporté et remis en espèces. N’est alors facturé que le reliquat, qui servira de base au calcul des droits de douane.

La nouvelle génération n’est pas toujours issue de l’école Derb Omar. Dans le quartier, on trouve des Iscaistes, des enseignants universitaires et même des polytechniciens.

Si, demain, les coffres-forts de Derb Omar venaient à être ouverts, on y découvrirait une montagne de chèques déposés en garantie.

Hallucinant ! Le prix du foncier oscille entre 30 000 et 60 000 DH le m2, variant en fonction de la localisation du magasin.