Derb El Fassi au lendemain du passage des bulldozers

Ce bidonville, mitoyen à celui de Bachkou, est situé sur un terrain
privé.
Certains habitants déclarent avoir versé jusqu’à 20
000 DH à certaines autorités pour agrandir leur demeure.
Ils disent être prêts à partir, à condition qu’on
leur propose un logement décent.

Quelques jours après la descente des autorités venues détruire, au bulldozer s’il vous plaît, les surélévations construites «en toute quiétude» par les habitants du bidonville de Derb El Fassi, mitoyen de celui de Bachkou, les esprits des habitants de ce quartier restent surchauffés. La vue de la voiture de 2M déclenche toutes sortes de commentaires chez les jeunes qui se sont attroupés à l’entrée du quartier. «C’est maintenant que vous arrivez, plusieurs jours après que la police nous a attaqués à coups de bombes lacrymogènes, de jets d’eau chaude et de matraques….». «Il fallait venir samedi quand on vous a appelés à 8 heures du matin». «Ce jour-là, c’était la Palestine ici».
On invite les journalistes à franchir la porte (étonnant, mais il y en a une!)de ce bidonville, pour constater les dégâts et, surtout, pour rendre compte des conditions de vie des familles dont certaines sont sur ce terrain depuis plus de quarante ans.

De la corruption pour les uns, du laisser-aller pour les autres
Les autorités qui ont organisé cette visite se font plus discrètes. Elles avaient réuni les journalistes à la commune du Maârif, où le chef du troisième district, accompagné d’un architecte de la wilaya, a expliqué les raisons de cette intervention. Il s’agissait aussi de rectifier le tir, car pour lui, la presse parue depuis samedi a fait beaucoup de confusions. «L’opération n’avait pas pour but de raser le bidonville, mais seulement de détruire les premiers et deuxièmes étages qui ont poussé au-dessus de ces habitations de fortune, avant qu’elles ne s’effondrent d’elles-mêmes», a-t-il précisé. De la prévention en quelque sorte. S’ensuivent des statistiques sur les bidonvilles de Casablanca qui sont au nombre de 378, abritant
65 900 ménages, soit quelque 174 600 âmes (un chiffre largement sous-estimé compte tenu de la densité des familles). La commune du Maârif compte à elle seule 37 bidonvilles (3 470 familles) dont les deux plus importants sont ceux de Bachkou et de Derb El Fassi, théâtre des affrontements du 2 août… Au-dessus des baraques de ce dernier, on peut constater effectivement le travail accompli par les bulldozers de la wilaya et de la commune. «Voyez, explique un accompagnateur, les rez-de-chaussée sont intacts». Ils le sont sans aucun doute, mais il est difficile de se frayer un passage dans ces ruelles qui ne font pas plus de 80 centimètres de large et où sont entassés, pêle-mêle, les meubles des ex-occupants des premiers et deuxième étages. Tous vous expliquent qu’ils ont construit en hauteur sans être inquiétés et qu’ils ont graissé la patte de quelques responsables chargés, théoriquement, de les dissuader de s’adonner à ce genre de construction. Certains disent avoir donné un pot-de-vin allant jusqu’à 20 000 DH, sans compter le coût de la construction qui peut atteindre 50 000 DH car, faut-il le rappeler, ces maisons sont construites en dur et non en tôle comme on peut le croire.
Les tôles qui recouvrent les habitations sont là, comme pour revendiquer le statut de bidonvillois. De telles sommes n’auraient-elles pas pu constituer une avance pour acquérir un logement correct ? Le chef du district reconnaît volontiers qu’il y a eu de la part des autorités ce qu’il appelle «pudiquement» du laisser-aller. Mais, ajoute-t-il, «on ne peut pas, pour des raisons de sécurité, tolérer des constructions en hauteur donnant sur un grand boulevard». «C’est mauvais pour l’urbanisme aussi», remarque l’architecte de la wilaya.
«Et alors ?», réplique ironiquement un ancien électricien, reconverti en chauffeur de taxi, «ils auraient pu surélever aussi le mur qui nous entoure pour nous soustraire à la vue des passants». «Au lieu de cela, ils sont venus violer notre intimité aux aurores, sans nous prévenir», renchérit un adolescent. Selon les autorités, l’opération de destruction a commencé à 13 heures. En tout cas, s’il y a une chose sur laquelle les habitants de Derb El Fassi et les autorités sont d’accord, c’est que personne ne peut continuer à vivre dans de telles conditions. S’ils ont construit en hauteur, c’est qu’en quarante ans les familles se sont agrandies. Certaines baraques abritent quatre à cinq ménages d’une même famille. Difficile de les reloger tous dans un deux-pièces à Sidi Maarouf. Certains ont déjà versé une avance à l’ERAC, il y a de cela plusieurs années. Mais ce dernier n’a pas réussi à s’entendre sur le prix avec les propriétaires du terrain.
Que faire ? Les habitants de Derb El Fassi se disent prêts à détruire eux-mêmes leurs taudis. Contre un logement décent, cela va de soi…