Délais de paiement : la situation s’aggrave, les entreprises s’inquiètent

Depuis le début de l’année, les échéances de règlement des factures se sont allongées d’un à  deux mois.
En moyenne, 30% du chiffre d’affaires des entreprises sont sujets à  des difficultés de recouvrement contre 10 à  15% habituellement.
Certains préfèrent réduire leur chiffre d’affaires pour se concentrer sur les clients jugés «sûrs».

On en parle de plus en plus dans les milieux d’affaires : les  délais de paiement interentreprises se sont allongés de manière inquiétante depuis le début de l’année. Au lieu de 90 à 120 jours, les échéances sont prolongées de 60 jours. C’est dire que pour les créances nouées ces derniers mois, beaucoup risquent de traîner jusqu’à 150 jours, dans le meilleur des cas.
Cette situation affecte considérablement la trésorerie des entreprises, spécifiquement les petites et moyennes d’entre elles. D’ailleurs, d’après la dernière enquête de conjoncture de Bank Al Maghrib, 36% des entreprises sondées font savoir que leur niveau de trésorerie est inférieur à la normale en raison des difficultés de recouvrement. Selon un expert-comptable, beaucoup d’entreprises honorent leurs dettes avec des traites simples qui sont souvent retournées impayées par les banques. En principe, ces problèmes de recouvrement devraient apparaître en partie sur les crédits de trésorerie. Pourtant, à fin mars 2009, l’encours a reculé de 5,9 % et 5,4 % par rapport à janvier et février à 55,79 milliards de DH. Deux explications à cela. D’une part, la baisse du niveau d’activité qui a entraîné directement une baisse des besoins de financement, d’autre part, des banques plus circonspectes dans la distribution de ce genre de concours de peur de se retrouver avec des créances en souffrances.
Dans tous les cas la situation s’est amplifiée ces derniers mois. Le fait se trouve corroboré par des sociétés de recouvrement qui signalent une hausse de 20 à 30% des dossiers confiés par leurs clients durant les quatre premiers mois de l’année par rapport à la même période de 2008. «Nous sommes actuellement dans une période critique et le phénomène est très marquant. En moyenne, 30 % du chiffre d’affaires des entreprises est sujet à des problèmes de recouvrement contre 10 à 15% habituellement et sur ce volume, 2 à 5 % feront l’objet d’un contentieux», indique Jamal Krim de Récoact, spécialisée dans le recouvrement. Il souligne que les créanciers essaient de réagir promptement à chaque alerte pour être les premiers à récupérer leur dû.
Même son de cloche du côté de son confrère, Abdelhay Lazrak, de Capital Services, qui précise que «ce phénomène touche aussi bien les petites entreprises que les grandes entités structurées». Farid Benjelloun, PDG de Fin.Flouss.Com, pour sa part, affirme avoir enregistré une croissance de 40% du nombre de dossiers traités par son entreprise. En revanche, il ne fera pas le lien direct avec la conjoncture. Il fait plutôt remarquer que pareille tendance est toujours enregistrée à la veille des mois de juin et juillet, période cyclique de recouvrement. D’autres patrons exerçant dans le négoce sont également d’avis que la crise n’est pas forcément la principale ou seule déterminante de l’allongement des délais de paiement. Pour beaucoup les retards de paiement constituent «un véritable problème culturel et structurel» que de nombreux opérateurs invoquent aujourd’hui pour ne pas honorer leurs engagements dans le temps imparti. Il n’empêche que l’on prétexte la crise pour retarder les règlements. Le risque est que des entreprises saines, mais dont la surface financière est limitée, soient victimes du cercle vicieux, sachant que le retard est toujours reporté sur le créancier. Dans le secteur de la communication, par exemple, plusieurs agences, jointes au téléphone par La Vie éco, s’indignent du fait que de gros clients invoquent la crise pour ne pas régler les prestations fournies. Bien entendu, dans le but de protéger leur portefeuille ils sont réticents à citer des noms, mais tous s’accordent sur un point jugé important selon eux : ce sont généralement des grandes entreprises qui communiquent et qui imposent un délai de règlement plus long. «Nous avons encore des factures de la mi-2008 non encore payées et nous ne pouvons rien faire au risque de perdre le client». Deux d’entre eux citent le cas de cette entreprise commerciale à gros budget qui a laissé une ardoise conséquente chez une agence, pour aller confier son budget à un prestataire concurrent.

L’hôtellerie et la grande distribution pointées du doigt par leurs fournisseurs
Dans le secteur des matériaux de construction, précisément dans le secteur cimentier, là encore, l’allongement des délais de paiement est une réalité. Toutefois, le produit étant incontournable, les fabricants sont moins exposés et plus fermes. C’est le cas, par exemple, d’Asment Temara, dont le directeur commercial, Karim Alem, tout en reconnaissant une légère hausse des demandes de ses clients pour des facilités de paiement, assure que l’aspect est suivi avec beaucoup de prudence et au quotidien, évitant ainsi tout dérapage. Pour le cas d’Asment Temara, la fermeté est de rigueur : le délai de paiement, selon M. Alem, ne dépasse jamais les 30 jours.
Dans le secteur hôtelier, en revanche, les mauvaises habitudes se répandent à mesure que la crise s’installe. Dans ce secteur, les délais de paiement ne se comptent plus en mois, «mais parfois en années», ironise un importateur de produits alimentaires dont le client, un grand établissement hôtelier de la place, n’a pas payé les factures datant de 5 ans ! Ce dernier reconnaît toutefois, qu’en dehors de cet exemple, qui relève d’un aspect structurel, depuis début 2009, le délai s’est allongé de plusieurs semaines.  
Il est aussi un autre secteur où le retard de paiement est monnaie courante : la grande distribution. De nombreux distributeurs et producteurs locaux de produits alimentaires dénoncent les délais de paiement insoutenables pratiqués par les grandes et moyennes surfaces. En moyenne, selon certains fournisseurs, les enseignes règlent leurs factures sur un délai allant de 5 à 7 mois ! Aucune n’est directement citée, mais il est fort probable que toutes sont visées. Cette retenue tient au fait qu’un opérateur risque de voir ses produits déréférencés à la moindre délation.
Quoi qu’il en soit, les délais sont jugés trop longs et affectent lourdement la trésorerie des entreprises, particulièrement celle des PME-PMI qui sont parfois contraintes, faute de financement, de mettre la clé sous le paillasson.  Ce qui fait dire à Hammad Kessal, vice-président de la CGEM et lui-même patron d’une PME, que «les délais de paiement constituent même un frein à la création d’entreprise».

Les fournisseurs sélectionnent leurs clients
Pour se prémunir contre les risques d’insolvabilité des clients, les opérateurs qui peuvent se le permettre adoptent de plus en plus la stratégie de la prudence. Ils sont nombreux en effet à choisir leurs clients et préfèrent réaliser un petit chiffre d’affaires sûr avec de bons payeurs. Une stratégie qui semble réussir au cabinet de recrutement et conseil Gesper Services. «Nous sommes très vigilants en amont. Pour le recrutement, nous ne commençons à travailler qu’après avoir reçu un acompte. Pour le conseil, nous avons mis en place un système d’abonnement mensuel qui nous garantit le paiement. De plus, la veille nous épargne de mauvaises surprises. Elle nous permet de récupérer à temps des créances sur des clients que l’on sait en difficulté», souligne Ali Serhani, consultant chez Gesper, qui tient à préciser que tous les grands cabinets de la place travaillent à peu près de la même manière. Ils ne sont pas les seuls. Le même principe est en effet adopté par Mohamed Khalil, patron de Dari Couspâtes, qui dit sélectionner ses clients selon des critères pointus, notamment la solvabilité. Ce qui lui permet aujourd’hui de travailler, en dehors des grandes et moyennes surfaces, avec des clients effectuant les paiements dans des délais n’excédant pas les 60 jours. Il assure aussi que le taux d’impayés n’atteint pas 1% dans son entreprise. La même vigilance est observée par cet industriel casablancais de textile qui tient à fixer dans le contrat le liant à son client les délais de livraison et les délais de paiement. Cela lui permet, dit-il, d’écarter tous les clients douteux et d’être payé dans des délais raisonnables qui ne dépassent pas aujourd’hui les 90 jours. Tout le monde ne peut cependant pas se payer le luxe de choisir ses clients. Dès lors, la solution ne peut que provenir d’une démarche globale consistant à fixer des règles précises pour tout le monde.
Pour mettre de l’ordre et réglementer les délais de paiement comme cela se fait sous d’autres cieux, l’ancienne fédération de la PME-PMI (disparue depuis) avait, en 2005, élaboré et proposé au gouvernement un projet de réglementation. Celui-ci fixait un délai de paiement de 45 jours et le paiement de pénalités de retard le cas échéant. Ce projet a fait long feu. Mais la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) compte, selon une source bien informée, le remettre sur la table.