Dégriffés et second choix : un filon juteux

De grandes marques sont écoulées par les exportateurs sur le marché
local avec une décote allant jusqu’à 70%
L’essentiel du commerce est légal, les opérateurs profitent
de quelques facilités offertes par la Douane.

Des vêtements de grandes marques à des prix défiant toute concurrence ? On en trouve de plus en plus dans certains quartiers de Casablanca et certains magasins en ont d’ailleurs fait leur spécialité. Ainsi, on peut se fournir auprès de ces derniers en articles valant le tiers du prix auquel ils sont vendus dans une boutique du centre ville ou du Maarif. On pense souvent qu’il s’agit de détournements de produits destinés à l’export. C’est parfois vrai mais, la plupart du temps, ce commerce est tout à fait légal et fait le bonheur des clients aussi bien que des vendeurs.
En fait, trois questions essentielles se posent : comment justifier pareil niveau de prix ? Comment et auprès de qui s’approvisionnent ces commerçants ? Et qu’en pense l’Administration des douanes, sachant que ces articles sont confectionnés à partir de matières premières importées en admission temporaire ?
S’agissant d’articles de second choix (ayant des défauts) ou encore de reliquat d’exportation, ces vêtements sont achetés auprès des usines textiles, une fois les livraisons faites auprès des commanditaires. Les opérateurs interrogés sont peu diserts sur le sujet. Il n’empêche, on saura qu’il s’agit «d’un réseau assez bien organisé et il ne comprend pas seulement les boutiques situées dans les quartiers périphériques de Casablanca mais aussi des boutiques très connues et situées en centre ville». Ces dernières s’approvisionnent directement auprès des exportateurs. Les articles de second choix sont vendus avec leurs étiquettes à des prix, qui le plus souvent, n’excèdent pas 50 DH la pièce. Pour les restes d’export qui atteignent, selon les cas, 400 ou 500 pièces, le prix de vente usine se situe aux alentours de 60 DH la pièce. Les opérateurs prenant bien entendu la précaution d’ôter les étiquettes indiquant la marque. Dans tous les cas, la marge que se font les commerçants est substantielle : elle varie entre 100 à 150% par rapport au coût d’acquisition.

Objectifs : lutter contre la contrebande et développer le marché intérieur
Auprès de l’Administration des douanes, plus particulièrement la Direction des régimes économiques en douane, on précise que «ce commerce est réglementé et soumis à taxation». En effet, les exportateurs bénéficient d’un seuil de tolérance de
15 % qu’ils peuvent écouler sur le marché local. Toutefois, ces 15 % sont passibles de taxes douanières avec des abattements. Ainsi, et concernant le second choix, pour une première tranche de 3%, les abattements sur la valeur résiduelle taxable sont fixés à 75 %. Pour les 7% suivants, ils sont de 45%. Quant à la 3e tranche, les 5 % restants, qui concernent le reliquat de l’export, les exportateurs payent les taxes sur les intrants pour pouvoir mettre les articles confectionnés sur le marché local.
Pour les services douaniers, «cette mesure est positive ; elle est accordée aux exportateurs dans une perspective de diversification de l’offre sur le marché local et pour permettre aux consommateurs d’acheter des vêtements de grandes marques à des prix abordables».
La facilitation de la commercialisation des restes d’export et du deuxième choix aurait un autre objectif : la lutte contre la contrebande. «En effet, en accordant des abattements aux exportateurs, nous permettons une vente à des prix compétitifs pouvant concurrencer et gêner la contrebande. Ainsi, nous aurons gagné sur les deux plans, à savoir développer le marché local et assainir l’environnement économique», dit-on à l’Administration des douanes. Poussant plus loin le raisonnement, la même source explique que «ces abattements sont une espèce de subvention déguisée, donnée aux exportateurs pour leur permettre l’écoulement de leur produit sur le marché local qui présente d’importantes potentialités, sachant que le seuil de tolérance n’est pas totalement exploité».
Et les donneurs d’ordre dans tout cela ? Là encore, les choses se font dans la transparence. Dans les contrats liant les donneurs d’ordre aux sous-traitants, il est également prévu un seuil de tolérance que l’exportateur peut utiliser à sa guise.
En définitive, la filière est bel et bien organisée, légale et tout le monde y trouve son compte… sauf peut-être les boutiques qui importent ces articles à prix fort de l’étranger. Là encore, selon les commerçants, pas de souci à se faire. D’abord la clientèle n’est pas la même, ensuite, ce sont rarement les mêmes collections qui sont vendues