Débat passionné autour de l’indexation des salaires sur l’inflation

Les salaires seront indexés sur l’inflation à raison de 2% l’an à partir de 2008
Une évaluation
du mécanisme interviendra au bout de 4 à 5 ans
Les avis divergent sur l’opportunité de l’indexation.

L’une des mesures décidées lors du dernier round du dialogue social (voir LVE du 27 avril) consiste en l’indexation des salaires sur l’inflation. Il s’agit, selon les responsables du ministère de l’emploi, d’augmenter les salaires de 2 % (moyenne de l’inflation sur les dix dernières années) chaque année, à partir du 1er janvier 2008. Après quatre à cinq ans d’application, il sera procédé à l’évaluation de cette mesure, précise encore le ministère de l’emploi. Celui-ci n’exclut pas (mais ne confirme pas non plus) que d’autres hausses de salaires interviennent soit simplement en appliquant le Code du travail qui les prévoit, soit par le biais de conventions collectives.

Dès l’annonce de cette mesure, des craintes ont été exprimées quant au risque de voir le pays s’installer dans une spirale inflationniste dévastatrice. Un ancien ministre, ayant appartenu au 1er gouvernement d’alternance, a eu des mots assez durs pour critiquer une telle mesure. «On serait mal inspiré de remettre en selle le texte de 1958 sur l’indexation. Ce n’est pas sage d’engager une telle décision, qui plus est, à la fin de la législature. Sur quoi va-t-on indexer ? Sur la productivité ? 97% des entreprises ont à peine une dizaine d’ouvriers ! ».

Environ 64 % de la valeur ajoutée va à la rémunération du capital
Cet ancien ministre n’est pas le seul à critiquer cette mesure. Des chefs d’entreprises, bien sûr, mais aussi des économistes (voir le point de vue de Driss Benali) soulignent les risques liés aux anticipations et donc aux revendications sans fin que l’indexation des salaires pourrait engendrer. Lahcen Achy, professeur à l’Institut national de statistique et d’économie appliquée (Insea-Rabat), tout en s’interrogeant sur le timing de cette mesure et même sur le risque inflationniste qu’elle comporte, estime, lui, que l’indexation, comme cela se pratique dans certains pays, peut se concevoir pour certains secteurs, moyennant la conclusion de conventions collectives.

Il reste que pour lui, l’essentiel aujourd’hui c’est d’intégrer l’informel dans le secteur organisé et de mettre le paquet sur la formation pour une plus grande compétitivité des entreprises (voir aussi chronique de Larabi Jaïdi).

En réalité, comme le rappelle Najib Akesbi, ce dont il s’agit, ce n’est pas d’une hausse des salaires à proprement parler mais d’un simple rattrapage de l’inflation et donc d’une préservation du pouvoir d’achat sans plus. Bien sûr, le débat sur le risque inflationniste de l’indexation des salaires sur le niveau des prix est vieux comme l’économie. Il n’empêche que cette pratique existe en Europe, du moins pour les salaires minimums. Il y a là le souci de faire participer les salariés aux fruits de la croissance. Et cela passe par le partage de la valeur ajoutée (donc de la richesse).

En France, 60 % de la valeur ajoutée (VA) va à la rémunération des salariés et moins de 30 % pour le capital. Même si la comparaison est hasardeuse, au Maroc, c’est exactement le contraire. En consultant les comptes de la nation, on constate que la part des rémunérations des salariés (charges sociales comprises) dans la VA est de l’ordre de 35 % ; et ce taux est resté le même depuis 1998. En revanche, la part qui va à la rémunération du capital pour la même période tourne autour de 64 % ; le 1 % restant allant à l’Etat. Ces chiffres gagneraient sans doute à être affinés. Ils n’en donnent pas moins une indication sur le partage des richesses. Quel que soit le sort que connaîtra l’indexation des salaires sur l’inflation, l’idée a au moins le mérite de susciter un débat sur le partage des richesses.

Contre
«Un désastre économique»
Driss Benali, Economiste

«L’indexation des salaires sur l’inflation est très risquée dans un pays comme le Maroc, et plus généralement dans les pays en voie de développement. N’oublions pas que nous sommes dans une économie hétérogène puisque, à côté du secteur organisé, il y a un secteur informel assez important, représentant quelque 16 à 17 % du PIB. Appliquer un instrument d’essence keynésienne comme l’indexation dans une économie en situation de sous-production comme la nôtre, cela se traduirait soit par une hyperinflation et donc un désastre économique, soit par un recourir massif aux importations pour répondre à la demande ainsi encouragée, et donc l’effondrement des réserves. Vous remarquerez que les pays où l’indexation fonctionne sont ceux où la productivité est élevée.

Cela dit, il existe d’autres pays qui pratiquent, ou ont pratiqué, l’indexation des salaires sur l’inflation, mais ce sont tous des pays à régimes autoritaires et/ou à économie administrée où les notions de prix et de salaire n’ont aucune signification économique. Outre l’informel, le gros problème du Maroc, c’est sa faible productivité. La régression des exportations en est la preuve tangible. Alors,
sur quoi va-t-on indexer ?»

Pour
«Préserver le pouvoir d’achat»
Najib Akesbi, Economiste
«Appliquer l’indexation des salaires sur l’inflation, c’est d’abord et simplement appliquer la loi ; celle de 1958, délibérément mise de côté par les politiques libérales suivies dès les années 60. C’est ensuite préserver le pouvoir d’achat des bas salaires, et c’est enfin un moyen d’accroître la demande et donc d’accélérer la croissance.

Il est significatif que même dans les pays les plus libéraux, le souci d’améliorer le pouvoir d’achat a toujours été présent. Tenez, le passage du Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti) au Smic (salaire minimum interprofessionnel de croissance) indique bien cette orientation. C’est une manière de permettre aux salariés de bénéficier des fruits de la croissance. On a trop souvent tendance à considérer que les salaires sont un coût pour l’entreprise ; seulement on oublie qu’ils sont aussi un revenu qui s’adresse à la même entreprise. Rechercher la compétitivité par les coûts salariaux est vain. Toutes les études, récentes et anciennes, montrent que la compétitivité s’obtient par trois facteurs principaux : la recherche, l’organisation et la qualité des ressources humaines.»