De Derb Ghallef au technopark de Casablanca : plongée dans l’univers marocain des jeux vidéos

L’essentiel des ventes se fait toujours dans le circuit informel. Les opérateurs légaux se protègent comme ils peuvent par le verrouillage technologique. Après le départ de Ubisoft, les rêves d’un jeu vidéo 100% marocain reposent sur le savoir-faire d’un jeune studio.

Considérée au mieux comme une curiosité, au pire comme un secteur sans avenir, l’industrie vidéoludique commence à se faire une petite place dans l’univers économique marocain. L’introduction des consoles de jeu lors de la première moitié des années 1990 a permis la création d’une large communauté de «gamers» aux modes de consommation disparates. Et pour cause, la fracture numérique frappe également ce secteur puisque les utilisateurs n’en sont pas au même niveau technologique. «Les bourses définissent forcément les habitudes de consommation», indique Ahmed, vendeur chez FNAC Casablanca. «Certains joueurs sont encore au niveau des consoles de 8e, voire 7e génération (PS3/PS2, XBOX 360, Game Cube) et ils constituent une partie conséquente de la clientèle (au budget limité ou à l’âge encore précoce). Par contre, d’autres sont à la pointe et consomment des produits de 9e génération», développe-t-il. Cette double vitesse est également expliquée par les différences d’âges : «Le segment visé par l’industrie du jeu vidéo commence dès l’âge de 7 ans. Or, on ne peut réellement parler de gaming amateur qu’à partir de 15 ans. La tranche la plus consommatrice est cependant celle des 25/35 ans, car elle a un pouvoir d’achat propre», éclaire, de son côté, l’un des responsables du rayon «jeux vidéos» du magasin Virgin Casablanca.

Les soucis de sécurité orientent les joueurs vers les distributeurs légaux

Ce marché reste dominé par l’informel. Selon les managers des deux distributeurs casablancais, il représente plus de 70% de l’activité. En effet, Derb Ghallef est une destination nationale pour l’approvisionnement des consommateurs en jeux de toutes générations. Ici, tous les budgets, les âges et les goûts peuvent être satisfaits. Du plus ancien jeu PlayStation one au dernier Call of duty, tout y est. En réalité, c’est ici que le monde du gaming est réellement né au Maroc, et les consommateurs tout comme les vendeurs en ont conscience. Les premiers ont leurs repères depuis leur initiation aux jeux vidéo, et ont installé une relation de confiance avec les seconds. Même si la conjoncture n’est plus aussi favorable qu’avant. «Les consoles de 7e et 8e génération nous ouvrent encore les portes du piratage. Les jeux peuvent encore être gravés (PS2, XBOX 360) ou encore téléchargés et installés sur des consoles (PS3, XBOX Live), mais celles de 9e génération ont fermé cette porte», explique Souleiman, vendeur de jeux vidéo dans le célèbre marché informel de Casablanca. Alors qu’un jeu piraté d’ancienne génération coûte 10 à 50 DH (ndlr : à noter que jouer illégalement bannit automatiquement l’utilisateur des serveurs, et donc le jeu en ligne devient impossible), le jeu de dernière génération est vendu entre 300 et 700 DH. «C’est grâce à cette brèche que les distributeurs formels peuvent désormais nous concurrencer», poursuit Souleïman, sourire goguenard, les yeux rivés sur une console démontée.

Malgré ce verrouillage, les prix pratiqués par les vendeurs de Derb Ghallef demeurent plus bas et plus attractifs que ceux proposés par les distributeurs légaux. Le dernier blockbuster sera commercialisé exactement à 890 DH chez FNAC et Virgin, soit 200 DH plus cher que dans le circuit informel. «Cette différence de prix peut paraître dérisoire, mais pour le même produit, un gamer ayant ses habitudes dans l’informel et connaissant les rouages ira directement à Derb Ghallef», regrettent les vendeurs de chez FNAC.

Cette différence de prix s’explique par l’absence de taxation certes, mais aussi par le circuit d’approvisionnement. «En Europe, les jeux vidéos sont vendus environ 15 euros moins cher que dans le marché formel marocain, et ceci au lancement. Lors des promotions de fêtes de fin d’année, les produits atteignent des sommes excessivement basses sur lesquelles les distributeurs marocains ne peuvent s’aligner, laissant ainsi la place à l’informel. La grande majorité des vendeurs de Derb Ghallef s’approvisionnent des magasins de Sebta lors des promotions et font rentrer ces produits illégalement sur le territoire marocain», explique un manager de chez FNAC. Cependant, le secteur formel s’est placé de manière forte dans le segment des terminaux. Par exemple, une PS4 basique coûtera 4 300 DH dans le formel, soit presque au même prix que l’informel, mais avec une garantie en plus. Ainsi, pour l’achat de leurs consoles, les joueurs préfèrent la carte de la sécurité et se dirigent de plus en plus vers les distributeurs légaux.

Bientôt des jeux 100% «Made in Morocco»

Mais l’univers marocain des jeux vidéo ne se limite pas à la consommation de produits étrangers. Le développement et la conception, bien qu’encore au stade embryonnaire, commencent à se faire une place, en témoigne la dernière conférence des Maghreb Game organisée à Casablanca. Depuis le départ de Ubisoft Maroc en juin 2016, les espoirs de voir un jeu «Made in Morocco» reposent désormais sur le jeune studio, Rym Games (fondé par des anciens de Ubisoft), qui se prépare pour lancer «The Conjuring House», un jeu Survival Horror sur PC et PlayStation 4, et dont le trailer, diffusé lors de l’évènement, a suscité l’engouement des joueurs ainsi que des représentants des studios internationaux. Le studio a bénéficié du financement du Maroc Numeric Fund, fonds marocain d’investissement semi-public centré sur les entreprises digitales, d’une valeur de 2,8 millions de dirhams, soit 259000 euros. Alors que l’industrie des jeux vidéos a brassé en 2015 plus de 91 milliards de dollars -soit le double de l’industrie du cinéma-, au Maroc, les développeurs ont beaucoup de mal à trouver des fonds. Les développeurs de Rym Games témoignent : «Avant d’avoir rencontré les gens du MNF, les bailleurs de fonds auxquels nous nous sommes adressés regardaient notre présentation les yeux ronds. Pour eux, il est dangereux de se lancer dans une pareille aventure». Ils admettent également ne pas avoir de budget pour communiquer autour de leur jeu après son lancement. «Nous allons essayer de faire avec les moyens du bord. Nous savons déjà que ça ne sera pas facile. Pour le moment, nous nous concentrons pour sortir un jeu qui se défendra grâce à sa qualité», expliquent les concepteurs. En même temps, ils se plaignent du manque de soutien de l’Etat. «Il est aberrant que notre petit studio soit traité, fiscalement, comme une entreprise “normale”. D’un côté, on prône le soutien de l’innovation, mais mis à part l’exonération de l’IS relative aux nouvelles structures, nous croulons sous les charges», argumentent-ils.

A l’occasion du Magreb Game, un concours des meilleurs jeux vidéo marocains, en lien avec la thématique de l’environnement a été lancé. Le gagnant aura l’opportunité de développer son jeu en entier, pour le présenter dans l’espace Tech 22 Smart For Change qui se tiendra en marge de la COP22 à Marrakech. Qui plus est, il sera disponible sur la plate-forme de gaming La3bine, appartenant à l’opérateur télécom Inwi. Le partenariat entre l’opérateur et le collectif Moroccan Game Developpers avait déjà permis, lors du mois de Ramadan, de lancer le jeu Z7am, un jeu de course 100% marocain, qui reprenait notamment l’utilisation des célèbres taxis rouges de Casablanca.