Croissance : le poids de la demande intérieure recule progressivement

Les échanges extérieurs ont contribué pour près de 80% à la croissance de 2015. La consommation nationale, celle des ménages comme celle des administrations publiques, a évolué plus faiblement que le revenu national disponible. Statistiquement, une forte hausse des dépenses de consommation des ménages coïncide généralement avec une progression tout aussi forte des importations de biens et services.

En 2015, et pour la première fois depuis au moins une dizaine d’années, la plus forte contribution à la croissance économique du Maroc a été réalisée par les échanges extérieurs : +3,5 points de PIB au lieu de 1,2 point l’exercice précédent, selon les comptes nationaux 2015 du HCP, arrêtés il y a quelques jours. La demande intérieure, en revanche, sous l’effet notamment du ralentissement de la consommation finale nationale, a faiblement contribué à la croissance économique: +1 point au lieu de 1,3 point en 2014. Pour dire les choses avec des mots simples, le solde des échanges extérieurs a été pour plus de trois quarts (77,8%) dans la croissance réalisée en 2015, et la demande intérieure pour moins d’un quart (22,2%).

Cette architecture du PIB est-elle un simple effet de conjoncture ou, au contraire, le signe d’une amorce de changement de modèle de croissance ? Ce que la comptabilité nationale montre en tout cas, c’est que depuis trois ans au moins, la demande intérieure, dans ses principales composantes, est en ralentissement. Au même moment, le solde des échanges extérieurs redevient positif (ce qu’il  n’a plus été depuis 2010), traduisant sinon une franche amélioration des exportations, à tout le moins une sensible réduction des importations (voir graphes). Et la baisse continue du déficit du compte des transactions courantes depuis 2013 illustre parfaitement cette évolution. De 9,5% du PIB en 2012, ce déficit courant retombe à 1,9% en 2015. Il en résulte une forte augmentation des réserves internationales nettes, lesquelles, depuis février 2016, couvrent plus de 7 mois d’importations de biens et services.

Mais y regarder de plus près, ce qui est à l’origine de cette embellie financière extérieure, au-delà du bon comportement des envois des MRE et de certaines filières à l’export comme l’automobile par exemple, c’est surtout cette baisse extraordinairement forte de la facture énergétique, sur fond de contrôle des importations, via le mécanisme de défense commerciale, dans le but déclaré d’en maîtriser le flux. Les chiffres le montrent bien : si, depuis 2010, les exportations progressent de manière relativement soutenue, nonobstant le ralentissement de 2012 et 2013, les importations, elles, alternent depuis 2011 petite forme et décroissance (voir graphe). En 2015, par exemple, les importations ont baissé de 3,1% en termes réels, alors que les exportations ont augmenté de 6%.

La baisse de la facture énergétique est salutaire

D’aucuns pourraient se demander cependant si dans ce retournement de trajectoire des importations, il n’y aurait pas aussi, outre la réduction de la facture énergétique, des signes de l’essoufflement de la demande intérieure même. Car, il est avérée que cette dernière variable est alimentée pour plus de 40% par les importations. De ce point de vue, on peut parler d’une interaction entre la demande intérieure et les importations, de sorte que, dans les conditions qui sont celles d’aujourd’hui, le rétrécissement de celles-ci ne manque pas de déteindre sur celle-là. L’observation de séries statistiques longues laissent voir en effet qu’une forte hausse des dépenses de consommation des ménages coïncident généralement avec une progression tout aussi forte des importations de biens et services. En 2008 par exemple, les importations avait crû de 13,8% et la consommation des ménages de 7,6%. Pareil en 2011 : +9,1% pour les importations et +5,4% pour la consommation des ménages. A contrario, on observe en 2013 et 2015 une croissance négative des importations (-0,1% et -3,1% respectivement), d’un côté, et un fort ralentissement de la consommation des ménages (3,2% et 2,4% respectivement), de l’autre côté.

Cette remarque vaut aussi pour l’autre composante (importante) de la demande intérieure, en l’occurrence l’investissement. Depuis 2011, le Maroc a connu deux années successives (2013 et 2014) de baisse de l’investissement (-0,5% et -2,1% respectivement). Ces évolutions ont une explication : jusqu’en 2013/2014, la demande intérieure bénéficiait d’un soutien actif des pouvoirs publics, sous forme de subventions des produits de base et de hausse des salaires dans le secteur public, dans le cadre du dialogue notamment. L’investissement public, lui, continuait, bon an mal an, de recevoir des dotations conséquentes, si bien qu’à un moment donné l’investissement brut atteignait les 35% du PIB. Mais ce modèle, entretenu par des déficits budgétaire et de compte courant, commençait à montrer des signes… d’insoutenabilité.

Si, entre 2009 et 2012, l’Exécutif d’alors paraissait quelque peu contraint de doubler l’effort de “générosité” dans la dépense publique pour faire face à la fois aux retombées de la crise internationale et au nouvel environnement régional apparu en 2011, son successeur se devait, lui, de faire l’effort inverse en quelque sorte.

L’épargne plutôt que la consommation

Avec un déficit budgétaire passé rapidement de 47% du PIB à plus de 60% et un déficit courant approchant les 10% du PIB en 2012, alors que le solde était excédentaire jusqu’en 2007, le rétablissement des fameux équilibres macroéconomiques paraissait à tous comme le chantier prioritaire auquel il fallait de toute urgence s’attaquer. Ce sera fait, notamment avec la réforme de la compensation, qui a touché prioritairement les subventions aux carburants, le plus gros morceau à vrai dire. Et là, il faut signaler que l’Exécutif a eu la main heureuse puisque cette réforme, hasard du calendrier, coïncidait avec le reflux puis la dégringolade carrément des prix du pétrole. La question qui vient immédiatement à l’esprit est la suivante : est-ce que le ralentissement de la demande intérieure à voir avec la décompensation? Difficile, en dehors de calculs économétriques précis, d’y répondre. Il est certain néanmoins que la décompensation, à supposer qu’elle ait eu un impact sur la consommation et l’investissement, ne pouvait être la seule variable explicative. Quels seraient alors les autres facteurs de cette atonie ? La frilosité des investisseurs privés? L’allongement des délais de paiement? Le faible pouvoir d’achat des consommateurs ? Les faits, tels qu’ils se donnent à lire dans les statistiques de la comptabilité nationale, montrent en tout cas que cette demande intérieure ramollit. Deux indicateurs au moins soutiennent cette lecture. Le premier est la surliquidité bancaire. Outre la hausse des réserves internationales, la mollesse avec laquelle progressent les crédits bancaires y est certainement pour quelque chose. Le second indicateur se vérifie, lui, au travers du comportement de l’épargne nationale : celle-ci a augmenté (en valeur bien sûr) de 14%, soit plus que le double du taux de progression du revenu national brut disponible (+5,5%). La consommation nationale, par contre, n’a augmenté que de 2,6% en valeur. Cela veut dire que l’on a choisi de moins consommer afin d’épargner plus. Résultat: le poids de la consommation nationale a baissé de 80,3 du PIB à 77,5% et celle des ménages de 59,9% à 57,8% du PIB. Par contre, l’épargne nationale a gagné 2 points en s’établissant à 28,3% du PIB, ce qui permet de réduire le déficit de financement de l’économie. Reste que l’investissement, lui, perd 2 points, revenant à 30,2% du PIB au lieu de 32,2% un an auparavant…

Si l’investissement, au sens de la formation brute de capital fixe (FBCF) a baissé deux années de suite (2013 et 2014), cette baisse concerne seulement les sociétés non financières. Cette information est désormais disponible avec la publication récente des comptes nationaux sectoriels (ceux de l’année 2015 le seront vers la fin de l’année). Les sociétés financières, elles, après avoir baissé leur investissement en 2013, l’ont fortement augmenté en 2014. Bien entendu, celles-ci se situent sur une échelle beaucoup plus modeste que les sociétés non financières, dont le montant des investissements en 2014 s’établissait, en valeur absolue, à 151,3 milliards de DH, en baisse de 3,1%. Les ménages, pour leur part, malgré la baisse de leur épargne en 2014, ont maintenu leurs investissements (essentiellement dans l’immobilier) pratiquement au même niveau que l’année précédente (+0,2%) à 78,3 milliards de DH. Quant aux administrations publiques, elles ont investi davantage (41,1 milliards au lieu de 39,5 milliards en 2013) qu’elles n’ont épargné (38 milliards).