Crédit : les PME victimes du grand nettoyage

Les règles de provisionnement imposées par Bank Al Maghrib restreignent l’accès au crédit.
Les entreprises ont de plus en plus de mal à financer leur cycle d’exploitation.
Les banques exigent plus de transparence et les hypothèques sur un bien immobilier ne seront plus une protection.

Les temps sont durs pour les entreprises, en particulier les PME. Depuis plusieurs mois, les trésoreries sont très tendues. Les délais de paiement s’allongent. De 90 jours observés de manière générale, ils sont passés à 120 jours voire beaucoup plus. En raison de l’effet boule-de-neige, le phénomène se répercute même sur les entreprises les plus saines. En fin de compte, c’est toute l’économie qui en souffre.
Cette peine à financer le cycle d’exploitation qu’éprouvent les PME, toujours sous- capitalisées, n’est pas nouvelle. Il y a plusieurs années, c’était le niveau des taux d’intérêt qui suscitait les critiques. Aujourd’hui, le coût de l’argent a tellement décru que Bank Al Maghrib a été amenée à taper sur la table pour éviter que les banques ne se mettent à vendre à perte. Le grand problème de l’heure porte sur l’accès au crédit. Il a, ces derniers mois, été au menu de plusieurs séances de travail réunissant la Fédération des établissements de crédit et celle des PME, toutes deux affiliées à la CGEM.
La situation n’est toutefois pas près de s’arranger. La raison en est que les banques, les seuls bailleurs sur le terrain, en l’absence d’instruments de financement alternatifs performants, sont contraintes par la réglementation en vigueur et à venir de serrer un peu plus la vis. A cet égard, le message du gouverneur de Bank Al Maghrib, Abdellatif Jouahri, est clair : il faut assainir et sécuriser le système financier. La réalisation de ces objectifs passe par la maîtrise des risques et le respect scrupuleux des règles de provisionnement. Cela fait dire au DG d’une grande banque de la place que l’on «rentre dans un processus où la transparence sera de rigueur. La réglementation internationale, que nous sommes obligés de suivre étant donné l’ouverture de l’économie nationale impose une connaissance pointue du client et, là, fini le temps où cette connaissance se limitait à un nom». On présume qu’il y aura de la casse, étant entendu que les entreprises qui font peu de cas du respect des normes de gestion sont légion.

Entre 500 MDH et 1 milliard de DH de provisions pour les grosses banques
Pour obliger les banques à faire le tri, l’autorité de tutelle a instauré des garde-fous dans plusieurs directions. D’abord la gestion des créances difficiles. Auprès de l’institut d’émission, on explique que les règles de classification et de provisionnement des créances en souffrance s’inscrivent dans le sens d’une meilleure convergence avec les normes de Bâle II. Le ton était donné en décembre 2002 avec la circulaire 19 G, légèrement modifiée début décembre 2004. Ce texte est bien sûr très sévère, mais c’est son article 22 (voir encadré) qui cristallise l’attention des banquiers et autres experts. Il stipule qu’à la fin de l’exercice 2007, les garanties réelles incarnées par les hypothèques sur des biens immobiliers ainsi que par les attestations de droits constatés délivrées par l’Administration aux entreprises adjudicataires de marchés publics, reçues en couverture de créances classées compromises, ne seront plus prises en considération pour le calcul des provisions. Idem pour le nantissement de véhicules automobiles neufs. Selon les spécialistes contactés par nos soins, les effets de l’article en question seraient très douloureux si l’on sait que l’essentiel des provisions constatées à ce jour par les banques marocaines est adossé aux créances compromises.
Les mêmes sources nous affirment que, pour les trois premières de la place, celui-ci se situerait pour chacune d’entre elles entre 500 MDH et 1 milliard de DH en provisions, ce qui risque d’éroder, voire d’annihiler, les bénéfices afférents à l’exercice de leur constatation.
Il reste encore un délai de grâce de deux ans, mais les banques anticipent pour être à jour. Le nettoyage se fait donc sans état d’âme. Jugez-en. «Pour un client nouveau, et quelles que soient les garanties proposées, nous refusons de nous engager, si le fonds de roulement est négatif. Le cas échéant, toutes les lignes de crédits accordées doivent être provisionnées. En ce qui concerne un client ancien dont la situation est déséquilibrée pendant deux années consécutives, nous sommes obligés de déclasser la totalité de la créance s’il refuse de restructurer son entreprise», explique un banquier.

Aussi bien les banques que les entreprises sont piégées
Pour éviter ces situations embarrassantes, la sélection se fait bien en aval. C’est ce que Bank Al Maghrib appelle, de manière plus subtile, le «devoir de vigilance», deuxième grand volet du dispositif. Seules les entreprises qui accepteront de jouer la transparence et présentant une affaire viable auront droit à une place au soleil. Cette évolution est d’ailleurs inscrite dans un cadre réglementaire qui prend progressivement forme. En effet, Bank Al Maghrib a publié en décembre 2004 un ensemble de recommandations générales relatives au système de notation interne des entreprises par les établissements de crédit. Ces recommandations, dérivées en grande partie des exigences de Bâle II, visent à permettre à ces derniers de se préparer progressivement à l’adoption des méthodes de calcul des exigences en fonds propres fondées sur les notations internes. L’autorité de tutelle devra valider les systèmes de notation des banques qui souhaitent adopter ces méthodes.
A terme, pour toute entreprise, le taux d’intérêt ou l’accès au crédit dépendront de la note qui lui est attribuée. Evidemment, Bank Al Maghrib, qui renforce ses organes de contrôle, brandit la menace de la sanction, «sans fermer la porte de la concertation», pour inciter tous les établissements à veiller au grain.
Un banquier résume ainsi la situation : «Nous sommes dans un métier qui devient de plus en plus difficile. D’une part, vous avez BAM qui impose de plus en plus de contraintes, dans un souci de protection du système financier mais aussi dans le but de le mettre aux normes internationales. D’autre part, vous êtes exposés aux poursuites du client soit pour rupture abusive du financement ou encore pour surfinancement ayant abouti à plomber son entreprise. Pour corser le tout, même le fournisseur de votre client peut vous attaquer car, en finançant l’entreprise, la banque a contribué à atténuer sa vigilance vis-à-vis dudit client».
De là à dire que toute l’économie sera asphyxiée, il y a un pas à ne pas franchir. La réforme en cours n’est-elle pas un moyen pour mieux assurer le financement ?
Pour sa part, M’Fadel Elhalaïssi, DGA Banque corporate à BMCE Bank, rassure. «10 % du secteur des PME est dans une situation financière critique. Nous décidons de continuer à traiter avec l’entreprise lorsque la relation clientèle est historique, car la loi bancaire interdit la rupture brutale de la relation avec les clients. Lorsque nous avons le sentiment que l’entreprise a une possibilité de survie, même une seule lueur, nous l’accompagnons. Nous demandons une augmentation des fonds propres par l’injection d’une partie du compte courant.»
Nombre de chefs d’entreprises organisées et de financiers comprennent d’ailleurs le besoin de mettre de l’ordre dans le secteur productif (voir témoignages et avis d’expert). En revanche, ils souhaitent un meilleur accompagnement des banques et davantage d’ingéniosité pour la confection d’instruments de financement appropriés. La mise en place du fonds de restructuration procède de cette logique. «Ouvrir le marché des capitaux aux PME-PMI en assouplissant les règles de levée des fonds» est aussi une piste à explorer, souligne M. El Halaïssi.

Les PME subiront de plein fouet les nouvelles mesures si les banquiers, peu habitués à l’évaluation du risque, continuent à se réfugier derrière les garanties.