Crédit jeunes promoteurs : il n’y a pas eu que des flops

Officiellement, seulement 1 900 sur 12 000 dossiers ont été jugés «très contentieux». Le programme a permis de créer globalement 12 000 entreprises. Les PME vivent toujours les mêmes problèmes cités comme étant à l’origine de l’échec de beaucoup de projets.

La Loi de finances 2019 a mis fin à la longue histoire des contentieux relatifs au Crédit jeunes promoteurs. L’Etat a en effet passé l’éponge sur les prêts accordés demeurés impayés au 31 décembre 2018 ainsi que ceux exigibles au cours des années ultérieures. L’amnistie concerne également les intérêts, les intérêts de retard et les frais de recouvrement afférents aux créances. Nombre d’observateurs et autres commentateurs ne retiendront que les échecs de jeunes entrepreneurs très tôt mis dans le bain, sans grande préparation en gestion des entreprises, ou qui ont tout bonnement utilisé les ressources mises à leur disposition à d’autres fins. On en déduit alors qu’il s’agit d’une de ces nombreux échecs essuyés par l’Etat dans sa tentative de favoriser la création d’emplois. A un moment où la lutte contre le chômage est remise au centre des préoccupations, cette expérience, «heureuse ou malheureuse», ne peut être passée sous silence. Elle est riche en enseignements, à en croire les pionniers parmi les premiers à avoir bénéficié d’un prêt CJP, qui regrettent que «l’Etat n’ait pas capitalisé, en pratique, sur les conclusions».

Près de 40 000 emplois créés entre 1988 et 1999

Selon Moncef Kettani, ancien président de l’Union générale des entreprises et professions (UGEP), le CJP était une aubaine, malgré les difficultés rencontrées. Il souhaite mettre son expérience dans un cadre plus global, celui qui a vu éclore et réussir plusieurs nouveaux projets (voir page 17). «Le programme CJP, qui a permis de créer 12000 entreprises depuis le démarrage jusqu’à son arrêt, a lancé une nouvelle dynamique de la création d’emplois au Maroc, et une alternative pour des jeunes qui ont choisi de prendre l’initiative», a-t-il déclaré. Et de préciser que les statistiques de l’administration montrent que seuls 1 900 dossiers ont été jugés «très contentieux». De plus, le programme a réussi à créer 38 476 nouveaux emplois entre janvier 1988 et juillet 1999. «Ceci rend l’expérience marocaine en la matière une exception, vu le taux de réussite dépassant de loin la moyenne mondiale de 50%», se félicite-t-il. A l’en croire, aucun cas avéré de malversation n’a été enregistré. «Techniquement, les banques ne débloquaient les fonds que sur la base de factures des fournisseurs. Si certains n’ont pas réussi, c’est à cause d’éléments exogènes», plaide M. Kettani.

Mohcine Berrada est du même avis. Pour le président du Groupe de l’Etudiant, «le CJP a été une occasion en or pour les jeunes entrepreneurs». Cependant, dit-il en gros, les dossiers «très contentieux» ne sont pas les seuls à représenter l’échec du programme CJP. Une bonne partie des entrepreneurs ont été confrontés à de très graves difficultés et n’y ont pas survécu.

L’accompagnement post-création était quasi-inexistant

Oussama Louliki, expert en Entrepreneuriat, avait, lui, créé un établissement de formation professionnelle privée en 1993, puis un cabinet pour accompagner les jeunes promoteurs. Sa longue expérience dans le domaine l’a poussé à faire un constat: Les jeunes promoteurs avaient du mal à accéder aux crédits et ils manquaient terriblement d’accompagnement. De plus, «les projets qui avaient réussi n’étaient pas représentatifs de l’ensemble des projets lancés dans le cadre de ce programme», a-t-il souligné. Pour l’expert, «tous ces facteurs ont fait que l’expérience des CJP a été truffée de problèmes, malgré que le principe, en soi, était louable».

Globalement, si l’accès au financement était un des premiers obstacles rencontrés lors du lancement de projet, une fois les projets créés, les entreprises affrontaient un problème tout aussi grave : les délais de paiement. D’autre part, la concurrence déloyale que représentait l’informel, la lenteur administrative et l’impossibilité de contracter le crédit en tant qu’entité morale sont des difficultés que l’on n’a pas pu surmonter jusqu’à aujourd’hui. Le comble est que tous ces obstacles continuent d’obséder les PME. Bref, compétences et ressources ne suffisent pas, les us et coutumes dans le monde des affaires paraissent plus décisifs.

Le lancement des premières mesures «Crédit Jeunes Promoteurs» a eu lieu en décembre 1987. La loi 36-87 relative à l’octroi de «prêts de soutien à certains promoteurs» a mis dès lors en place des mesures pour promouvoir l’exercice d’activités professionnelles non salariées et la création d’emplois par des promoteurs. Ces derniers devaient remplir les conditions pour bénéficier de divers avantages comme l’achat HT sur le matériel d’exploitation ou l’exonération d’impôts sur les bénéfices pendant cinq ans. Des prêts dont les fonds provenaient à 65% de l’Etat (taux de 7%) et 25% des banques (taux 9%) leur étaient accordés. Le montant maximum octroyé était de 500 000 DH sur une durée maximum de 12 ans. Le plafond de ces prêts a été, en 1990, augmenté pour atteindre 1000 000 DH et 1 500 000 DH en 1992 pour les jeunes lauréats de l’enseignement agricole. En 1994, la loi 13-94 relative à la mise en œuvre du «Fonds pour l’emploi des Jeunes» a repoussé à 45 ans l’âge du «Jeune Promoteur» et prévoit le versement de diverses subventions. En 2000, une loi a défini les modalités de «rééchelonnement» des dettes. La même année a connu également la promulgation de la loi 53-00 formant charte de la Petite et Moyenne Entreprise. Celle-ci a mis en place un ensemble de dispositions pour redynamiser la création de PME/PMI.