Crédit commercial : les délais de paiement s’allongent à  180 jours en moyenne

Selon des professionnels du recouvrement, les entreprises ont de plus en plus de mal à  recouvrer leurs créances.
80% des crédits commerciaux recouvrés dans l’année, 10% finissent en litiges judiciaires.
Agroalimentaire, informatique, conseil, restauration, hôtellerie, des patrons en parlent.

C’est une vieille habitude, mais la conjoncture économique difficile a accentué le phénomène : les entreprises prennent de plus en plus leur temps pour payer leurs créances. Beaucoup invoquent leurs propres factures impayées pour justifier l’impossibilité de régler à temps. En d’autres termes, un cercle vicieux s’est installé. Cela est confirmé aussi bien par les spécialistes du recouvrement que par les opérateurs économiques eux-mêmes : le délai de paiement ou ce qu’on appelle aussi crédit commercial ou encore crédit interentreprises, commence à s’allonger, entraînant des difficultés de trésorerie. En une dizaine d’années, le délai moyen est passé de 90 jours à 180 jours et parfois plus. Aujourd’hui, expliquent Jamal Krim et Abdelhay Lazrak, anciens banquiers et tous deux reconvertis dans le recouvrement à l’amiable, le retard de paiement est devenu non seulement monnaie courante, mais a tendance à s’allonger, mettant nombre d’entreprises en difficulté.
Dans le même temps, l’Etat s’est assagi puisque le délai moyen de paiement chez l’administration est compris entre 60 et 90 jours, ce qui n’exclut pas que cette période puisse se situer entre 120 et 150 jours, dans certains cas. Mais là, explique M. Lazrak, on revient de loin car l’Etat, il n’y a pas si longtemps, mettait entre une et deux années pour honorer ses factures.

Les grandes surfaces toujours peu pressées de payer
Selon certaines estimations, le crédit commercial porte annuellement sur 300 milliards de DH environ. Bien entendu, insiste Jamal Krim, patron de Réco Act, 80% du montant finit par être recouvré dans l’année, mais il faut bien se dire que sur le reste, la moitié se recouvre très difficilement et l’autre moitié atterrit carrément devant les tribunaux : chaque année, ce sont près de 120 000 affaires en moyenne relatives aux impayés qui sont traités par les tribunaux.
Les spécialistes reconnaissent, toutefois, qu’il y a manifestement un déficit d’indicateurs à ce propos, ce qui représente un danger à terme car toute possibilité de prévention ou de pilotage est absente. Surtout, comme le soupçonne un observateur, il faut aussi compter avec le phénomène du noir et la sous-facturation qui rendent toute appréciation sujette à caution.
Khaireddine Soussi, opérateur dans l’aviculture et président de la Fédération interprofessionnelle du secteur, est formel : «Un éleveur met un mois pour payer son approvisionnement en poussins. C’est un bon délai. Mais il mettra 120 jours pour régler son fournisseur d’aliment alors que ce dernier ne dispose que de 30 à 60 jours pour honorer ses propres factures. Après l’abattage, une grande surface mettra entre 120 et 180 jours pour régler l’éleveur. Le cercle vicieux est flagrant et on n’en sortira pas de sitôt». M. Soussi signale, en outre, que les délais se sont allongés d’un bon mois supplémentaire durant l’année 2009.
Un de ses pairs confirme que, il y a dix ans, l’aliment se payait sur une période allant de 45 à 60 jours et les grandes surfaces réglaient les éleveurs dans un délai de 60 à 90 jours.
Abdelali Fahim, patron d’une société d’archivage et de logiciels, fait entendre un son de cloche différent mais qui confirme le rallongement des délais de règlement et le malaise que cela crée. Sa clientèle étant constituée d’administrations et de grandes entreprises, les délais de paiement n’ont pas changé pour son activité et restent dans les environs de 60 à 90 jours. Le diagnostic qu’il fait est que tout le problème vient du temps de réception de ses livraisons et des délais de validation qui retardent l’émission de la facture elle-même.
Par contre, Abdelali Fahim reconnaît que le développement de son entreprise l’a fait entrer lui-même dans un retard de paiement de 1 à 2 mois vis-à-vis de la moitié de ses fournisseurs. Il le fait, dit-il, contraint et forcé car sa banque «a serré les vis», confie-t-il.

L’hôtellerie épargnée
Un opérateur dans le secteur de la restauration collective estime que les délais de paiement trop longs ne viennent pas toujours de difficultés de trésorerie mais juste d’un système de validation tortueux. Il explique que beaucoup de banques -elles figurent parmi ses gros clients- mettent plus d’un mois pour reconnaître la prestation et un autre encore pour honorer la facture, ce qui lui fait quelque 700 000 à 800 000 DH qui flottent constamment d’un mois à l’autre.
Les opérateurs qui font des prestations continues comme dans les secteurs du nettoyage, de l’entretien informatique ou encore de la surveillance se trouvent aussi confrontés à de fréquents retards de paiement et, très souvent, évitent une rupture dans la prestation rendue, de crainte de ne pas se faire payer ou simplement de perdre des contrats.
Tous les secteurs ne sont pourtant pas touchés. Marc Thépot, DG d’Accor, témoigne pour l’hôtellerie. «Pour nous autres, le problème se situe au niveau du rythme de l’activité et presque jamais de retard de paiement ou de refus de paiement. D’abord, parce que 80% des clients paient au comptant. Le reste, selon le contrat, entre 30 et 90 jours pour les grands comptes ou les agences», explique-t-il.