Covid-19 : Enseignements d’une crise et opportunités pour les pays émergents (2e partie)

• Le chaos engendré par cette crise pandémique devrait amener les gouvernements, les décideurs et les faiseurs d’opinions, en un mot les élites nationales, à abandonner les dogmes désuets et les raccourcis simplificateurs, en un mot, à se départir d’une certaine approche, qui semble avoir prévalu auparavant et qui avait consisté à concevoir le développement socio-économique à travers l’unique prisme de la croissance.

Hamid Chabar Ambassadeur du Maroc en Mauritanie
Hamid Chabar
Ambassadeur du Maroc en Mauritanie

4. Essoufflement du multilatéralisme et espoir d’éclosion d’un nouvel ordre mondial.
– La pandémie Covid-19 aura constitué un tournant inédit dans l’histoire de l’Humanité. Cette dernière n’en sortira pas indemne. Tout laisse indiquer que cette épreuve ne manquera pas de préfigurer de profondes mutations et pourrait se traduire par une redéfinition des priorités, tant au niveau national qu’international.
Cette pandémie semble, en effet, avoir montré les limites aussi bien de la communauté internationale que des Etats à faire face, promptement, à une crise inédite et a révélé un certain essoufflement du modèle néolibéral fondé sur l’obsession de la croissance, elle-même synonyme d’une exploitation effrénée des ressources de la planète. Le modèle néolibéral, qui prétend tout avoir domestiqué par la main invisible du marché mondialisé, s’est avéré inopérant pour surmonter cette épreuve d’envergure à laquelle le monde se trouve confronté.
– En effet, les conséquences de cette pandémie se sont vu amplifier, en partie, à cause des effets pervers induits par les politiques néolibérales en matière, notamment, de réduction des dépenses sociales de santé, de privatisation de l’accès aux soins et de désengagement de l’Etat des secteurs sociaux, de manière générale.
– Cependant, il faudrait admettre que cette mondialisation, en dépit des reproches fondés et légitimes qui lui sont faits, ne peut être démantelée, étant donné le caractère interdépendant des économies au niveau planétaire. Indispensable, elle l’est certes, mais elle gagnerait à être repensée et rénovée pour intégrer les principaux enseignements de cette crise sanitaire. La mondialisation a, certes, permis à certains pays émergents de s’enrichir, mais elle a aussi creusé les écarts à la fois entre les pays riches et les pays pauvres et au sein même des pays riches, où certaines catégories sociales se sont trouvées exclues de ses dividendes.
– Par ailleurs, et sur le plan de la coopération multilatérale, il est regrettable de constater que le supranational, de manière générale, a souffert d’un déficit d’efficacité en matière d’organisation de la solidarité mondiale et a laissé le terrain libre à l’individualisme des Etats, ce qui a donné lieu à des situations inédites: Détournement de masques et équipements sanitaires destinés aux pays tiers, refus d’aider les pays les plus touchés, baisse de l’aide aux pays en développement, etc.
– Le repli sur soi des Etats et le déficit en matière de solidarité interétatique présagent, également, d’un risque de démantèlement de certains groupements régionaux. L’échec des entités régionales à apporter des réponses collectives à la pandémie ne manquera pas de soulever des interrogations légitimes quant à leur raison d’être et, par conséquent, à leur devenir.
– L’Etat, bien qu’ayant gagné en puissance, durant la pandémie, n’a pas vocation à se substituer aux institutions multilatérales. Toutefois, le peu d’initiatives et l’effacement relatif dont les organisations internationales de régulation semblent avoir fait montre, dans la gestion de cette crise sanitaire, devraient nous interpeller. Il semble impératif, en vue de la préservation du système multilatéral dans son ensemble, de focaliser, dès à présent, la réflexion sur les voies et moyens à même de préparer et de qualifier davantage ce système, afin qu’il puisse anticiper et faire face à des menaces futures similaires, qui sont de nature à mettre en danger la survie même de l’espèce humaine.
– Le chaos engendré par cette crise pandémique devrait amener les gouvernements, les décideurs et les faiseurs d’opinions, en un mot les élites nationales, à abandonner les dogmes désuets et les raccourcis simplificateurs, en un mot, à se départir d’une certaine approche, qui semble avoir prévalu auparavant et qui avait consisté à concevoir le développement socioéconomique à travers l’unique prisme de la croissance. Il est impératif de pouvoir, désormais, découpler la croissance économique du développement, dans sa portée humaine et durable. Il y va de même pour l’abandon d’une gouvernance économique basée sur le souci de rationalité budgétaire et du respect des équilibres macroéconomiques, érigés en dogmes sacro-saints, pour un modèle de développement reflétant les besoins et les attentes des couches sociales défavorisées et articulé autour d’une priorisation des secteurs socio-éducatifs (enseignement public, services de santé, administration de proximité…).
– Dans ce cadre, et dans la perspective du déconfinement et de ce que devrait être le monde après cette pandémie, Jacques Attali esquisse une piste de réflexion qui, compte tenu de la nature et de l’ampleur des dégâts de cette crise sanitaire, semble ne pas manquer de pertinence. Ce dernier considère, en effet, que bien que douloureuse et lourde de conséquences, la crise inédite générée par cette pandémie pourrait se révéler salutaire et constituer, même, une chance pour repenser les économies nationales et, pourquoi pas, une mondialisation, à réinventer, autour de ce qu’il a appelé, récemment, «l’économie de la vie».
– Les Etats, ayant fait le choix, dans la gestion de cette crise inédite, de sacrifier, du moins momentanément, l’économie au profit de la préservation des vies humaines, ne devraient pas être insensibles à de telles pistes de réflexions. Les gouvernements se devraient d’anticiper et de préparer l’après-Coronavirus, qui préfigurera, incontestablement, une nouvelle ère. Celle-ci devrait placer l’Homme au premier plan et restituer au développement humain et à la préservation de l’environnement la place qui devrait être la leur. Si l’humanité gagne ce pari, l’Histoire retiendra que le chaos, installé par la pandémie Covid-19, aura servi de catalyseur pour l’éclosion d’un nouvel ordre mondial, résolument différent du précédent.

5. Enseignements et perspectives pour le pays du Sud/ cas du Maroc
Les conséquences de cette crise inédite devraient interpeller plus que jamais les pays du Sud, qui continuent à se débattre dans des problèmes structurels de sous-développement et qui peinent à s’en sortir. Pour ces pays, et notamment ceux dits émergents, l’après Covid-19 pourrait constituer une réelle opportunité pour, d’une part, revoir leurs modèles de développement et à en reconsidérer la viabilité et, d’autre part, pour se repositionner, à travers de nouvelles niches, tant au niveau régional que mondial.
Parmi ces pays émergents, et de l’avis de nombreux observateurs, le Maroc dispose de tous les atouts pour pouvoir tirer avantage de cette transition, que d’aucuns considèrent comme inéluctable. De cette transition résultera, certainement, une nouvelle division du travail à échelle de la planète, étant donné que le caractère interdépendant des économies ne peut pas être totalement remis en cause après la crise.
En effet, sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Royaume, qui s’est développé dix fois plus vite en dix fois moins de temps, au cours de ces deux dernières décennies, dispose de réels avantages comparatifs pour pouvoir assurer cette transition. Parmi ces avantages l’on citera :
• Une économie diversifiée, portée par des stratégies sectorielles et articulées autour de secteurs productifs de biens et de services, qui a réduit drastiquement la dépendance du pays envers l’exportation d’une ou deux matières premières, comme c’est le cas pour d’autres pays. Ces secteurs, à fort potentiel exportateur, ont consolidé la place du Maroc dans le circuit du commerce international.
• Un tissu industriel jeune et performant, notamment dans des secteurs, tels que l’automobile, l’aéronautique, les industries chimiques et pharmaceutiques ou le textile. Ce tissu industriel a fait preuve d’une capacité de réadaptation et de synergie, comme ce fut le cas en matière de production de masques et d’aspirateurs, ce qui a permis au Maroc de devenir, en un temps record, l’un des principaux producteurs d’équipements sanitaires liés à cette pandémie.
• Un secteur agricole moderne et exportateur s’appuyant sur une industrie agroalimentaire à très forte valeur ajoutée. Un secteur minier valorisé et un tourisme en nette progression.
• Un secteur bancaire, qui s’est professionnalisé et internationalisé et qui est, aujourd’hui, considéré comme le meilleur en Afrique. Les banques marocaines constituent, également, un réel atout d’accompagnement pour les investisseurs marocains à l’étranger, notamment en Afrique, ainsi que pour les investissements directs étrangers, au Maroc.
• Une stabilité politique portée par des institutions fortes et garantie par une monarchie démocratique et moderniste.
• Une très bonne réputation à l’international, qui donne au Maroc un accès facile au crédit auprès des places financières et des bailleurs de fonds.
• Une population jeune et un système de formation professionnelle permettant de doter le tissu productif d’une main-d’œuvre, de cadres et de techniciens qualifiés et compétitifs.
• Une position géostratégique de choix servie par une connexion maritime, aérienne et ferroviaire sans équivalent en Afrique (port Tanger-Med, Hub aérien de l’aéroport Mohammed V de Casablanca desservie par une importante flotte de l’opérateur national, Ligne à Grande Vitesse, en cours d’extension).
• Une culture entrepreneuriale enracinée et une diaspora très active, dont l’apport aussi bien en idées novatrices qu’en ressources financières en devises constitue un atout inégalé.
L’ensemble de ces atouts se trouve servi par une Vision Royale d’ouverture sur le reste du monde, et plus particulièrement sur le Continent africain, et ce, dans le cadre d’une solidarité agissante et d’une coopération Sud-Sud basée sur une approche gagnant-gagnant.
L’initiative récente prise par Sa Majesté le Roi, à l’endroit de certains pays africains frères, portant partage de bonnes pratiques en matière de gestion de cette pandémie, traduit non seulement la qualité de la riposte marocaine à cette crise sanitaire saluée du reste, par tous, mais, surtout, la capacité du pays à jouer un rôle leader et à réussir son repositionnement dans le monde de l’après-crise.
Le Maroc semble, donc, être qualifié à se repositionner lors de la transition qui s’annonce, d’autant plus que, toujours sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi, un nouveau modèle de développement est en cours d’élaboration. C’est l’occasion idoine pour y intégrer les enseignements tirés de cette crise.
La mise en œuvre de ce nouveau modèle de développement nécessiterait, sans doute, la reconsidération de certaines priorités. Les investissements publics et privés gagneraient, au regard aussi bien de la teneur de la feuille de route fixée par Sa Majesté le Roi au nouveau modèle de développement, que des conséquences de cette crise inédite, à être focalisés et orientés en direction des secteurs d’activités que sont l’agriculture et l’industrie agroalimentaire, la santé, l’éducation et la recherche scientifique, les énergies renouvelables, la mobilisation des ressources en eau, la culture, le digital, le tourisme et les loisirs, sans oublier les secteurs sociaux.
Ces secteurs, pris sérieusement en charge, pourraient constituer à la fois l’essentiel du PIB du pays et, partant, les principaux atouts du nouveau positionnement du Maroc sur la chaîne de valeurs à l’échelle internationale.
Il résulte de ces considérations que l’appel lancé par Sa Majesté pour reconsidérer le modèle de développement, à l’effet d’intégrer les besoins croissants des citoyens et de réduire les disparités socio-spatiales, est plus que jamais d’actualité. Par cet appel, Sa Majesté a, en effet, anticipé cette crise inédite qui secoue le monde d’aujourd’hui.

 

 

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Hamid Chabar
Ambassadeur du Maroc en Mauritanie