Coût de la vie : les maladresses qui auraient pu être évitées

La flambée des prix, due en partie à des facteurs exogènes, remonte à plus d’une année

L’Etat a manqué de pédagogie pour expliquer les raisons de
la surchauffe

Il est légalement possible d’agir en cas de fortes
variations tout en respectant la liberté des prix

La paralysie du Conseil
de la concurrence limite cette marge d’action.

Durant les semaines passées, le climat social a été très tendu. Et pour cause, les consommateurs ont bruyamment protesté contre la baisse de leur pouvoir d’achat, due selon eux à une forte hausse des produits de première nécessité, les denrées alimentaires en particulier. Dans les transports en commun, les discussions entre amis ou au bureau… partout on ne parle que de ce sujet. Il est vrai qu’on est depuis longtemps habitué à une révision à la hausse des étiquettes durant le Ramadan, mais pour cette année, beaucoup sont assommés, tant les budgets prévus sont largement dépassés et la colère s’est, elle, manifestée bien avant le Ramadan.

La hausse des prix est réelle. En une année, c’est-à-dire de septembre 2006 au même mois de l’année en cours, les prix ont augmenté de 5%, pour les hausses les moins salées – le sucre en poudre par exemple – à près de 70% pour le beurre. Pour le lait frais, il faut débourser 6,80 DH pour un litre au lieu de 5,60 DH une année auparavant, la farine de luxe a pris 30% et l’huile de table plus de 20%. Quant à la facture de la viande bovine, elle reste élevée, même si les prix peuvent descendre à des niveaux acceptables, en fonction de la conjoncture. Par exemple, entre les premier et deuxième trimestres, les prix ont chuté jusqu’à 50 DH le kilo sur certains marchés du fait qu’avec la sécheresse, les éleveurs traditionnels se sont débarrassés de leur cheptel faute de moyens financiers pour se procurer des aliments. Il n’en demeure pas moins qu’à 64 DH le kilo sur certains marchés, à Casablanca notamment, beaucoup de familles modestes se contenteront de quelques grammes de viande pour relever le goût de leurs mets, s’ils ne s’en passent pas tout simplement. Quant aux fruits, ils sont devenus des produits de luxe pour de nombreuses familles. Avec la pomme à 18 DH le kilo, les mandarines à 10 DH et même les bananes qui dépassent parfois ce seuil, rares sont en effet les chefs de famille qui peuvent s’en procurer. La parade, c’est de faire l’impasse sur ces «gâteries» pour parer au plus important (farine, sucre, semoule, eau et électricité…).

Et pour cette classe aux faibles moyens qui forme une bonne partie de la population marocaine, ainsi que pour les salariés du public et du privé, les statistiques du Haut commissariat au plan sont dépourvues de sens.

La hausse du prix du pain a attisé le mécontentement
Paradoxalement, la colère a tardé à gronder, alors que la tendance haussière était palpable depuis plus d’une année. La Vie éco s’en est d’ailleurs fait l’écho dans différents articles parus en 2006. En fait, c’est la vraie fausse hausse du prix du pain, un produit qui a une valeur psychologique très forte, qui a déclenché le dernier mouvement d’humeur des consommateurs bien chauffés par certaines associations des droits de l’homme. Pour ne rien arranger, le gouvernement, par la voix de certains ministres, a semé la confusion par une communication à l’emporte-pièce.

Si l’on exclut l’habitude de nombreux commerçants d’user de prétextes fallacieux pour gruger le consommateur, ce qui est parfois le cas dans le contexte actuel, les explications crédibles justifiant la hausse ne manquent pas.

D’abord la loi 06-99 du 5 juin 2000 relative à la liberté des prix et à la concurrence permet aux opérateurs économiques de fixer à leur guise le tarif des produits et services, à l’exception d’une infime famille de produits comme la farine nationale de blé tendre et les combustibles liquides ou gazeux dont les prix sont encore administrés. Dès lors, il n’y a pas de discussion possible. Le libre jeu de la concurrence permet de fixer des prix optimum, du moins sur le plan théorique.

Ensuite au regard de ce qui précède, il était possible de rappeler de manière didactique, sans jeter les distributeurs et autres industriels en pâture au citoyen, que l’évolution des cours mondiaux de l’essentiel des denrées est telle qu’il est impossible de garder les prix en l’état, sauf à injecter des liquidités dans le soutien des prix ou à se passer de certaines rentrées fiscales. Ce qu’on a tenté de faire en débloquant 3,8 milliards de DH pour la farine de luxe, en réduisant les droits de douane sur le blé dur et en suspendant la taxe sur les fruits et légumes payée au marché de gros de Casablanca. En somme, les importateurs, commerçants et industriels ne peuvent que répercuter la hausse sur le consommateur final. Et il faut bien le souligner, quasiment aucun pays, même les pays industrialisés qui, par leur politique économique peu inspirée (promotion des biocarburants qui a déstabilisé toute la chaîne de production alimentaire) ont été à l’origine d’une grosse partie du problème, n’échappe à la tendance mondiale.

L’Etat peut intervenir pour éviter les hausses excessives
Reste qu’un marché libre n’est pas un blanc-seing pour agir comme on le souhaite. La loi autorise l’Etat à intervenir pour corriger les fortes distorsions. Par exemple, dans les secteurs ou les zones géographiques où la concurrence est limitée soit en raison de monopole – l’eau et l’électricité par exemple -, soit en raison de dispositions législatives ou réglementaires, l’administration peut fixer les prix.
De même, en cas de hausses ou de baisses excessives des prix découlant d’une situation exceptionnelle, situation de crise, calamité naturelle, situation anormale du marché dans un secteur déterminé, elle peut aussi prendre des mesures correctives temporaires. Vu que l’évolution du marché peut avoir des effets pernicieux en mesure de remettre en question la paix sociale, il était possible, tout en usant de pédagogie à l’égard des opérateurs dont les organisations professionnelles n’ignorent rien de ce dispositif, d’enclencher cette procédure.

Le hic est que, dans les deux cas, il faut un avis du Conseil de la concurrence avant que les opérations de contrôle des prix et de restauration d’un seuil correct ne soient entamées. En l’absence d’un président actif, cet organe, dont le mandat des membres a en principe expiré depuis décembre 2006, n’est plus que l’ombre de lui-même et n’est pas crédible aux yeux des opérateurs. L’ire de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) à propos des sorties du gouvernement est donc compréhensible. A l’avenir, tout dépendra de la remise en état de cette structure. Car il est possible de négocier pour le bien de tous sans remettre en question le principe de la liberté des prix. En dehors du strict cadre législatif, il est possible de conclure des accords de modération par des négociations directes entre les parties prenantes, Etat, associations professionnelles, syndicats, associations de consommateurs, structures qui font cruellement défaut au Maroc. Ici, on a privilégié la politique de l’autruche, chacun pointant l’autre du doigt. Et comme le consommateur ne se souvient que du dernier prix qu’il a payé, ferme les yeux sur la diversification de ses besoins qui allège son portefeuille – d’ou la notion de perception de l’inflation-, et oublie qu’une inflation modérée est souvent incontournable dans toute économie en croissance, il estime être le dindon de la farce, avec pour conséquence les dérapages de ces dernières semaines.