Coupures d’électricité en 2008, le risque est-il réel ?

L’ONE invoque des retards d’investissements, mais a lui-même retardé des projets d’importance.
Y a-t-il risque de coupures en 2008? Aucune explication officielle détaillée n’a été fournie.
L’annonce tonitruante de l’office a-t-elle d’autres objectifs ? Analyse.

Branle-bas de combat dans le secteur de l’énergie. Dans un article publié jeudi 22 février, notre confrère L’Economiste annonçait, à partir de 2008, des coupures de courant électrique. Le quotidien titrait même en une, de manière alarmante : «Electricité, grave crise». L’article, publié en page deux, parle notamment, en citant l’Office national de l’électricité (ONE), de difficultés sur le court terme et de la nécessité d’agir en prévision du moyen terme en réalisant de nouveaux investissements.

Il va sans dire que la nouvelle a fait l’effet d’une bombe aussi bien auprès du gouvernement que des opérateurs économiques. Elle aura aussi créé une inquiétude quant à l’attractivité du pays auprès des investisseurs étrangers.

Après un week-end où les supputations n’ont pas manqué, la machine s’est emballée. Lundi 26 février, Younès Mâamar, DG de l’ONE, accompagné du staff managérial de l’office était convoqué au ministère de l’énergie pour une réunion qui aura duré pas moins de quatre heures. Que s’est-il passé lors de l’entrevue ? Selon des sources autorisées, le ministère de tutelle a exigé des explications chiffrées sur la réalité de la situation. Les équipes de l’ONE avaient jusqu’au mercredi 27 février pour fournir, en ce sens, les statistiques de consommation actuelles et les prévisions à venir ainsi que le programme des investissements planifiés. Tout cela en vue de déterminer clairement s’il y avait ou non péril en la demeure.

Nous n’avons pas fait de déclaration, nous ne faisons pas de démenti
Pendant toute cette période, les opérateurs économiques sont restés dans l’expectative. Quel crédit porter aux déclarations faites par l’office ? Un malaise accentué par le fait que ce dernier non seulement n’a pas démenti officiellement ce qui a été publié, mais, de plus, a coupé court à toute communication. Bien plus, dans cette affaire, l’attitude de l’ONE intrigue. Contactés par nos soins, ses responsables ont d’abord accepté, lundi 26 février, le principe d’une entrevue avec le DG de l’ONE avant de se rétracter le mardi 27 en invoquant un programme chargé, même dans l’optique d’une rencontre avec d’autres responsables que le patron. Interrogés sur ce qui a été publié par L’économiste, ils rétorqueront : «Nous n’avons pas donné ces déclarations, qui ont sûrement été recueillies lors des différentes rencontres portant sur le sujet, notamment un atelier sur l’électricité co-organisée début février par l’ONE et la CGEM».

Contactée par nos soins, la rédaction du quotidien affirme sans ambage que «ses informations sont verrouillées». Une déclaration renforcée par le fait que l’office n’a pas fait -du moins jusqu’à l’heure où nous mettions sous presse – de démenti et que ses responsables soutiennent que ce qui a été écrit n’était pas «totalement faux». Enfin, questionné à ce sujet, lundi 26 février, Mohamed Boutaleb, ministre de l’énergie et des mines, a indiqué que, «aujourd’hui, il n’y a pas de problème d’approvisionnement en électricité».

Et en 2008 ? Il faudra attendre la communication des résultats de l’enquête initiée par le ministère de tutelle qui, au passage, a décidé de créer une commission pour le suivi de l’approvisionnement du pays en énergie électrique. Cela dit, les chiffres disponibles permettent d’avoir un aperçu sur l’offre et la demande. En partant de l’année 2002, à partir de laquelle, selon l’office, les retards d’investissements se sont accumulés, on peut faire quelques constats. Cette année-là, la puissance maximale appelée, soit le pic de consommation, a été de 2 780 MW. Quatre ans plus tard, le pic de consommation a atteint, le 27 décembre dernier, 3 760 MW, soit 980 MW de plus en quatre ans.

Au cours de cet intervalle, plusieurs centrales ont été ont été mises en service(*). Il s’agit notamment de la centrale à cycle combiné de Tahaddart dotée d’une capacité de 400 MW, de la station de pompage et turbinage d’Afourer produisant 464 MW, en plus de la centrale de Dakhla avec 21 MW. Au total, et pour une variation de puissance maximale appelée de 980 MW, une capacité additionnelle de 885 MW a été ajoutée. Cela laisse un déficit de 95 MW. Mais il faut savoir qu’en vertu de l’interconnexion électrique entre le Maroc à l’Espagne, notre pays dispose d’une possibilité additionnelle (et vice versa) de 1 400 MW dont 800 utilisés au titre de recours normal (les 500 restants constituant une réserve de secours). Il faut d’ailleurs savoir que ce même schéma d’interconnexion existe avec l’Algérie et que des échanges inter-pays sont réguliers. Par exemple, en 2006, 8,4% de l’énergie totale appelée au Maroc est provenue des achats d’interconnexion et que, pas plus tard qu’il y a deux semaines, notre voisin de l’UMA utilisait quelque 100 MW par jour en provenance du réseau électrique marocain.

Il y a bel et bien retard en matière d’investissements
On peut raisonnablement supposer que nous sommes au même niveau de sécurité qu’en 2002… sauf que, à l’époque, plusieurs projets étaient lancés pour accompagner la demande. Les centrales de Tahaddart et d’Afourer, par exemple, sont entrées en service en 2004. Or, en comparant les mises en service prévues au cours des trois prochaines années avec l’évolution d’une demande qui, depuis 2004, croît de 8 à 9% par an, on se retrouve effectivement avec un écart entre l’offre et la demande qui va en grandissant. En effet, les projets dans le pipe sont ceux de la centrale hydraulique de Tanit Lborj avec 40 MW et le parc éolien d’Essaouira avec 60 MW.

Cela veut-il dire que des problèmes risquent effectivement de se poser en 2008 ? Selon des spécialistes de la question, avec la capacité additionnelle d’interconnexion non encore utilisée, ce risque reste très peu probable et la crainte serait plutôt pour 2009. Or, il faut rappeler que Tafnit Lborj et Essaouira n’étaient pas les deux seuls projets qui devaient être lancés. A côté, il y avait, la centrale à cycle combiné de Aïn Beni Mathar pour 250 MW et les trois turbines à gaz de Mohammédia pour 300 MW en plus d’un parc éolien de 60 MW à Tanger. Total : 610 MW prévus. Où sont-ils ? A son arrivée à la tête de l’ONE, il y a un an, le nouveau DG avait arrêté le lancement du projet de Aïn Beni Mathar pour le redimensionner à 360 MW.

Aïn Beni Mathar devait pourtant être opérationnelle début 2008, elle ne le sera probablement qu’en 2010. De même, les turbines à gaz de Mohammédia qui devaient être lancées en 2006 ne sont toujours pas opérationnelles pour la bonne raison qu’aucun constructeur n’a souhaité s’engager sur des turbines que l’on ferait fonctionner avec du fioul de basse qualité, en attendant le gaz, comme exigé par la patron de l’office, selon les dires des constructeurs. Enfin, le projet de parc éolien de Tanger vient d’être signé, il y a tout juste 15 jours.

Dans ce contexte, et en attendant des explications plus détaillées des responsables concernés – n’étant pas nous-même outillés pour trancher de manière claire et définitive sur le sujet- plusieurs questions se posent. Si la situation est aussi grave, pourquoi avoir attendu un an pour l’évoquer de manière aussi frontale alors que le DG aurait pu bénéficier de son avantage de nouvel arrivant pour poser le problème ? Cela d’autant plus que les occasions de tirer la sonnette d’alarme n’ont pas fait défaut.

Entretien à La Vie éco le 22 septembre, débat national sur l’énergie à Skhirat le 31 octobre dernier, atelier à la CGEM il y a un mois, sans compter les nombreuses réunions qu’il a sans doute eues avec la tutelle. Cette dernière a-t-elle par ailleurs été informée ? Pourquoi le conseil d’administration présidé par le Premier ministre n’est pas non plusau courant ? Si le problème était si urgent, pourquoi avoir pris le risque de retarder Aïn Beni Mathar et Mohammédia ? Pourquoi l’éolien de Tanger a-t-il pris autant de temps pour être signé ? Pourquoi lier le blocage du projet de Cap Ghir à la question de la sécurité électrique à court terme alors que ce projet ne sera opérationnel qu’en 2012 (voir encadré) ? La déclaration était-elle destinée à faire pression pour faire aboutir le projet comme on pourrait logiquement le déduire ? Auquel cas, la démarche manque singulièrement de cohérence. Enfin, quand bien même le risque de coupures d’électricité en 2008 serait réel, fallait-il en faire étalage en public un an avant, au risque d’effaroucher investisseurs et opérateurs économiques ? Cela frise l’irresponsabilité.

Projet
Cap Ghir, une démarche maladroite !

Projetée sur un site en front de mer, dans la commune de Tamri, à 30 km de la station balnéaire de Taghazout et à 6 km d’un site touristique retenu par la Sonaba (Société d’aménagement de la baie d’Agadir), la centrale de Cap Ghir est un gros projet qui devait être lancé en 2008 pour être prêt quatre ans plus tard : 1 300 MW assurés par deux unités fonctionnant au charbon. Coût de l’investissement : 1,5 milliard de DH. Or, le projet semble contrarier manifestement les élus de la région. Lahcen Bijdiguen, premier vice-président de la municipalité d’Agadir et membre du conseil préfectoral, est catégorique : «Les élus ne sont pas contre le projet mais s’inquiètent de son impact environnemental. Une centrale à charbon pollue forcément eau et air, avec des conséquences sur le tourisme, l’agriculture, et les ressources halieutiques.

Or, l’ONE ne nous a jamais contactés concernant le projet pas plus qu’il ne nous a présenté d’étude d’impact à ce sujet. Nous attendons de voir. Comment valider un projet pour lequel pas une fois nous n’avons été consultés ?»