Construction : les ouvriers qualifiés se font rares… les salaires flambent

Dans les régions du Centre et du Nord, les chantiers manquent de main-d’oeuvre qualifiée. Les coffreurs boiseurs, les ferrailleurs et les grutiers sont les profils les plus recherchés. Jusqu’à  50% de hausse sur les salaires des ouvriers qualifiés en trois ans.

On se les arrache ! Avec la reprise progressive du secteur de la construction, les ouvriers qualifiés deviennent une denrée rare au Maroc. Les coffreurs boiseurs (maçons spécialisés dans l’utilisation du béton armé) ou encore les ferrailleurs (spécialistes des cloisons et des façades) sont les profils qui manquent le plus actuellement, de l’avis des professionnels. Les mécaniciens et les grutiers se font également de plus en plus rares.
Les entreprises de construction se retrouvent ainsi dans la même situation qu’il y a quatre ans. «Certes, avec le précédent boom de l’immobilier, une vague importante d’ouvriers s’est déversée sur le marché. Mais cette main-d’œuvre manquait de compétences et n’a pas pu dans l’ensemble acquérir de qualification depuis cette période», explique-t-on au sein de TGCC, une entreprise de construction active au Maroc depuis 20 ans.
Cette difficulté à trouver de la main-d’œuvre qualifiée met les professionnels dans une situation critique. Il faut savoir en effet que, souvent, ceux-ci cherchent toujours à recruter un nombre d’ouvriers supérieur à leur besoin sur tous leurs chantiers afin de pouvoir accélérer la cadence en cas d’aléas et pouvoir tenir in fine les délais. «Mais avec la pénurie de main-d’œuvre, il est beaucoup plus difficile de se ménager une marge de manœuvre et les retards deviennent inévitables», assure Mohcine Ayouch, gérant d’EMB, entreprise de construction en exercice au Maroc depuis 1986.

Rabat mieux lotie que Casablanca

Néanmoins, le manque d’ouvriers qualifiés ne se fait pas sentir avec la même acuité dans toutes les régions du Maroc. C’est dans le Nord que les ouvriers manquent le plus. La difficulté de se loger, la cherté du coût de la vie ou le faible intérêt de la population locale pour les métiers de la construction, mais également l’attrait du secteur industriel en plein essor, expliquent cet état de fait. La main-d’œuvre qualifiée dans le Nord est même si difficile à dénicher que certains professionnels refusent carrément des chantiers. «A moins que le maître d’ouvrage soit large sur les délais, ce qui est rarement le cas , nous n’acceptons pas un chantier au Nord», assure M. Ayouch. Les conditions sont plus favorables au Sud. «Il faut dire que cette région est un vivier de la main-d’œuvre qui travaille dans la construction et c’est d’ailleurs de là que provient l’essentiel des ouvriers travaillant dans les autres régions», rappelle-t-il.
La région du Centre connaît, quant à elle, une tension variable selon les villes, en fonction des possibilités de logement des ouvriers. «Il est plus difficile de trouver des ouvriers à Casablanca qu’à Rabat en raison des possibilités de loger les ouvriers dans cette dernière ville», souligne le patron d’une grande entreprise de construction de la place.  
Tout cela fait que c’est surtout au Nord et au Centre que la concurrence est la plus rude entre les entreprises de construction pour attirer des ouvriers qualifiés. Sur ces zones, «il arrive même que des prestataires travaillant pour un même maître d’œuvre sur un même chantier se disputent des ouvriers en surenchérissant sur les rémunérations», confie le gérant d’EMB. Pas étonnant dans ces conditions que les salaires flambent. «Sur les trois dernières années, l’augmentation des salaires des ouvriers qualifiés atteint 25 à 50% dans le Nord et entre 10 et 25% au Centre», précise M. Ayouch. «Cela sans même prendre en compte la hausse du Smig de 10% intervenue en juin dernier», ajoute-t-il. Car, en étant liés à leurs employeurs par un contrat qui prend fin à l’issue du chantier, les ouvriers déclarés bénéficient de la législation en termes de salaire minimum.

Jusqu’à 150 DH par jour pour un maçon du béton armé

Actuellement, dans la région du Centre, un coffreur boiseur, spécialité figurant comme la mieux payée, est rémunéré au tarif horaire de 13 DH, soit près de 1,50 DH de plus que le Smig. Sur la base de 10 heures de travail par jour, constituant la norme pour le secteur, il perçoit 130 DH quotidiennement. Le même ouvrier touche dans le Sud 10 à 15 DH de moins par jour, soit environ 120 DH, et il faut compter 150 DH voire plus dans le Nord.
Pour les ferrailleurs et autres spécialités, les rémunérations sont inférieures de 10 DH par jour. Les spécialités encore plus recherchées comme les grutiers peuvent percevoir 4 000 DH par mois, sans compter les heures supplémentaires. Selon les professionnels, les ouvriers sont intraitables sur la question et se décident entre les chantiers, selon les possibilités, de faire ou non des extras. Actuellement, la norme est de trois heures supplémentaires par jour, selon le patron d’une entreprise de BTP.             
Dans une certaine mesure, les grandes entreprises de la place ne souffrent pas trop du manque de main-d’œuvre qualifiée. En effet, en raison de la constance de leur activité, elles parviennent à capter un «noyau dur» d’ouvriers qui restent mobilisables en permanence. Ce sont plutôt les petites entreprises de construction qui pâtissent vraiment du problème.
Quoi qu’il en soit, pour en finir avec le manque de main-d’œuvre qualifiée, la mise en place d’un cadre de formation global est inévitable, de l’avis de tous les professionnels. A défaut d’initiative de l’Etat dans ce sens, le privé est en train de prendre le dossier en main. L’on rappelle par exemple qu’Addoha a mis sur pied sa fondation qui devrait, entre autres, se charger de former des jeunes aux métiers du bâtiment. A l’horizon 2012, quelque 5 000 jeunes devraient sortir des trois centres de formation de la fondation ouverts à Aïn Aouda (dans la périphérie de Rabat), à Marrakech et Tanger.