Confusion et grogne autour du plan pélagique

– Le ministre des pêches affirme que le plan est déjà  adopté
– Les professionnels, surpris, affirment que la phase des consultations n’est pas encore close
– Les industriels réclament un contrat-programme.

Confusion totale au sujet du plan d’aménagement de la pêcherie pélagique. Le ministre des pêches, Mohand Laenser, affirme que le plan est déjà  adopté et que la décision l’instituant est finalisée. Joint au téléphone par La Vie éco, mardi 10 avril, il a déclaré que son département est déjà  passé «à  une étape supérieure. Nous travaillons sur l’élaboration des cahiers des charges. Les professionnels quant à  eux doivent se préparer à  soumettre leurs demandes».
Surprise chez les professionnels qui donnent un autre son de cloche. Lahcen Bijdiguen, président de la Confédération de la pêche côtière, affirme que le secteur est toujours dans l’expectative. «Nous ne savons pas ce que le ministère a décidé et nous sommes toujours en train d’attendre. Les professionnels marocains doivent prendre leur mal en patience au moment o๠Russes et Européens ont un accès à  cette même ressource». Du côté des industriels, Hassan Sentissi, président de la Fenip (Fédération nationale des industries de la pêche), se montre moins diplomate en déclarant que «ce n’est pas la peine d’adopter ce plan car nous sommes d’emblée en désaccord avec son contenu. Nous estimons même qu’il est temps de revoir à  la hausse le volume des prises totales, fixé à  un million de tonnes par le plan».

Les industriels ne sont pas d’accord sur le prix de la licence de pêche

La confusion est totale. Alors que le ministre insiste sur le fait que le plan est adopté, les professionnels assurent que les négociations sont toujours en cours. Pour corser le tout, le Conseil royal consultatif pour les affaires du Sahara (Corcas), exprime un intérêt subit pour le secteur des pêches. M. Laenser affirme de son côté que le conseil a un rôle purement consultatif et que «le plan d’aménagement pélagique fait partie des présentations qui seront faites à  ses membres». Ce qui est certain, c’est que la session du Corcas qui sera consacrée au secteur des pêches promet d’être houleuse, étant donné que plusieurs membres du conseil ont des intérêts directs dans le secteur.
A tous ces éléments de conjoncture, il faut ajouter un fait d’infrastructure. C’est le ministre lui-même qui l’avait déclaré et les professionnels ne manquent pas de le rappeler : la capacité des ports marocains est plafonnée à  un million de tonnes de débarquements. Or, aujourd’hui, bon an mal an, les prises avoisinent les 800 000 tonnes.

La Fenip ne veut plus que ses membres soient sollicités pour les salons à  l’étranger

Bref, la communication a du mal à  passer dans de bonnes conditions entre les parties concernées par ce plan qui divise même les professionnels. Le point nodal demeure celui des quotas de pêche pour la congélation à  bord qui avoisine les 200 000 tonnes. Cette rubrique est unanimement décriée par l’ensemble des segments. Côtiers et industriels y voient une simple rente au profit de quelques privilégiés du secteur. Différentes sources citent les noms de poids lourds de la pêche aux céphalopodes qui tentent de se reconvertir dans le pélagique.
Autre point de divergence aujourd’hui, la contrepartie des autorisations de pêche. Les industriels, s’ils sont d’accord pour verser 500 000 DH en contrepartie de chaque licence pour contribuer au financement de la modernisation de la flotte côtière, affichent un niet catégorique pour le ticket d’entrée fixé à  1 million de DH et la taxe de 7 % proposée sur le chiffre d’affaires et réclament toujours un accès direct à  la ressource, indépendamment de l’approvisionnement d’appoint qui leur a été affecté et qui est de près de 120 000 tonnes.
En attendant de tirer tout cela au clair, la Fenip est montée au créneau et a saisi officiellement le CMPE (Centre marocain de promotion des exportations) pour lui demander de «ne plus solliciter les membres pour des participations aux salons à  l’international en raison de l’incapacité des industriels de satisfaire les demandes qui leur sont adressées», explique Hassan Sentissi, son président. Ce dernier a aussi saisi le Premier ministre, Driss Jettou, «pour faire bénéficier la Fenip d’un contrat-programme. En 2003 déjà , nous avions fait une proposition au ministère, qui est restée lettre morte», ajoute le patron de la fédération. De son côté, M. Laenser affirme qu’il est très favorable à  l’idée d’un contrat-programme, mais assure ne pas avoir eu l’occasion de lire le draft de 2003. «S’il était bon, il aurait été adopté depuis», se limite-t-il à  souligner.
L’absence d’un contrat-programme pour la pêche soulève beaucoup d’interrogations. Le secteur, contrairement aux autres, ne dispose encore d’aucune feuille de route, sa législation est éparpillée, et, à  l’exception de la filière industrielle, il a du mal à  réaliser sa mue. Par ailleurs, il est en proie à  des intérêts divergents parfois à  même d’anéantir les initiatives étatiques. L’on se souvient de l’épisode du code des pêches entre 1998 et 2002, dont deux ministres, Thami Khyari et Saà¯d Chbaatou, en ont fait les frais.

Focus
Ce que prévoyait le contrat-programme de 2003

La proposition de contrat- programme quinquennal de 2003 avait été formulée par les opérateurs, tous segments confondus, mais, faute de visibilité, elle a été enterrée. Le projet affichait une grande ambition. Les objectifs de développement qu’il se proposait étaient de dépasser 1,7 million de tonnes de production, atteindre deux milliards de dollars d’exportations par an en élargissant l’exploitation à  de nouvelles pêcheries, augmenter de 100 % la consommation nationale de poisson, créer 100 000 emplois et réaliser un investissement de 10 milliards de DH dont sept par le secteur privé en flotte et usines à  terre. Le projet, malgré tout, n’aura pas eu plus de succès que les autres plans de développement.