Conflits sociaux : le nombre de grèves baisse pour la 4e année consécutive

De 154 en 2017, le nombre de grèves a baissé à 134 en 2018. Le nombre de salariés grévistes a par contre augmenté de 71%, portant le taux de participation à 66,4% contre 45,75% en 2017. La CDT est le syndicat qui a à son actif le plus grand nombre de grèves déclenchées.

Encore une baisse, pour la quatrième année consécutive, de la conflictualité dans le monde du travail ! Après 2017 avec un total de 154 grèves, en repli de 29,4% par rapport à 2016, l’année 2018 est désormais celle où l’on a enregistré le moins de débrayages au cours des vingt dernières années : 134 conflits collectifs du travail, soit un recul de 13% par rapport à 2017, selon un décompte réalisé par le ministère du travail et de l’insertion professionnelle.

Ces conflits ont occasionné la perte de 116 851,5 journées de travail, en baisse de 34,46% par rapport à 2017. Là encore, il faut remonter dix ans en arrière pour trouver un résultat à peu près équivalent (110 557 journées perdues en 2008 – voir graphe).

Le ministère du travail a recensé 119 établissements concernés par les grèves, soit légèrement moins qu’en 2017 (121). En revanche, le nombre de salariés grévistes a, lui, augmenté de 71% à 22 196 personnes ; ce qui, au regard du nombre de salariés que comptent les 119 établissements ayant connu des arrêts de travail, a porté le taux de participation à 66,4% contre 45,75% en 2017.

Le secteur des services est celui qui a enregistré le plus grand nombre de grèves: 51 au lieu de 65 en 2017 (-21,5%). Il est suivi par l’industrie avec 32 conflits collectifs contre 44 en 2017 (-27,3%) et l’agriculture (25 au lieu de 21).

Evolution du nombre de journées de travail perdues pour cause de grèves

 

Le nombre de grèves évitées a chuté de 7,85% à 1 644

Contrairement à 2017, c’est la Confédération démocratique du travail (CDT) qui, en 2018, a été à l’initiative du plus grand nombre de grèves effectivement déclenchées : 34 au lieu de 29 un an auparavant. L’Union marocaine du travail (UMT) en revanche occupe cette fois la deuxième position avec 28 débrayages, beaucoup moins qu’en 2017 (53) ou qu’en 2016 (83). Mais la surprise en quelque sorte vient de l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), un syndicat proche du PJD, qui revendique 15 grèves en 2018 au lieu de seulement 9 en 2017. C’est une hausse de 66,7% qui semble exprimer, entre autres, la volonté de ce syndicat d’afficher, quand il le juge nécessaire, une certaine distanciation, notamment par rapport à la position de l’Exécutif sur le dialogue social.

Il y a environ deux mois, dans ces colonnes mêmes, le secrétaire général de l’UNTM, Abdelilah Halouti, avait en effet critiqué le manque de méthode dans le déroulement du dialogue social, après avoir décidé la veille, le 3 décembre 2018, de suspendre sa participation à cette discussion «tant que le gouvernement persiste à ignorer nos propositions», précisera-t-il alors.
Le syndicat du parti de l’Istiqlal, l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM), en revanche, semble avoir été moins…actif en 2018 sur le terrain de la contestation syndicale. Il faut s’empresser de le préciser, ceci n’est pas un jugement, loin s’en faut, c’est un constat. Le bilan du ministère du travail attribue à ce syndicat 9 grèves au lieu de 16 en 2017.

Outre l’UMT et la CDT rompues à ce genre d’exercice, l’un des acteurs majeurs des conflits collectifs du travail apparu depuis quelques années, ce sont en fait les Sans appartenance syndicale (SAS). Ils ont à leur actif 31 grèves en 2018 contre 20 en 2017 et 35 en 2016. Et en ajoutant à ces derniers toute une kyrielle d’organisations salariales plus ou moins petites, plus ou moins connues, et qui furent, mine de rien, à l’origine de 17 grèves (contre 19 en 2017), on obtient le tableau d’un mouvement syndical éclaté au possible, avec comme conséquence une baisse considérable du taux de syndicalisation. Celui-ci ne dépasse pas 3,5% pour l’ensemble des travailleurs (soit environ 380 000 syndiqués sur une population active occupée de 10,8 millions de personnes) et 6% parmi les salariés, selon les derniers chiffres sur le sujet publiés par le HCP.

Une vingtaine de conventions collectives signées en 2017 et 2018

On aurait pu penser que si le nombre de grèves effectivement déclenchées a baissé de façon aussi significative, c’est parce que, en même temps, le volume des conflits évités était, inversement, plus important. Pas vraiment. Le bilan du ministère du travail montre au contraire que le nombre de grèves évitées, encore élevé certes, a quand même chuté de 7,85% à 1644.

Comment expliquer qu’aussi bien les grèves effectives que celles qui ont pu être évitées aient toutes les deux reculé ? Un responsable au ministère du travail attribue ce qu’il qualifie de «stabilité des relations professionnelles» à deux facteurs au moins. Primo, l’action d’intermédiation et de contrôle des inspections du travail : selon ce responsable, les inspecteurs du travail, dans le cadre d’un programme national mis au point à cet effet, sont requis d’opérer des contrôles dans les entreprises pour s’assurer du respect de la législation du travail, et un des signes, dit-il, que ce contrôle produit des résultats est l’augmentation à un rythme élevé (7% en moyenne annuelle entre 2012 et 2017) du nombre d’entreprises adhérentes à la CNSS et, conséquemment, du nombre de salariés déclarés (près de 4% par an en moyenne).

Deuzio : la promotion du droit contractuel du travail : le même responsable confie que les pouvoirs publics «suivent de près et encouragent» la conclusion de conventions collectives, précisant qu’une vingtaine ont été signées en 2017 et 2018, au lieu de 13 en 2015 et 2016. Et en effet, le développement de cette modalité, qui précise les droits et devoirs de chaque partie a, partout où elle a été mise en œuvre, produit des résultats satisfaisants ; en tout cas un recul extraordinaire des conflits du travail. Le cas typique au Maroc où les grèves ont quasiment disparu depuis plusieurs années déjà, c’est celui du secteur bancaire. Régulièrement, la convention collective qui lie le syndicat des salariés, l’USIB (UMT) et le GPBM est renouvelée aussitôt qu’elle arrive à échéance.

Tout le problème est là, se désole Abdelkader Zaïr, le secrétaire général de la CDT : «Nous sommes conscients que la convention collective est un formidable instrument pour préserver les droits à la fois du salarié et de l’entreprise. Et d’ailleurs, vous remarquerez que dans le secteur organisé, notamment dans les grandes structures, où il existe précisément des conventions collectives, les grèves sont plutôt rares. Malheureusement, il y a encore beaucoup d’informel dans le tissu productif national et c’est à ce niveau que le bât blesse».

Ce constat de M. Zaïr, qui n’est certes pas nouveau, semble néanmoins corroboré par le fait que la principale cause dans le déclenchement des grèves est invariablement la même : le retard dans le versement des salaires et/ou leur non-versement, tout simplement. La deuxième cause des grèves, évoquée dans le rapport du ministère du travail, est liée à l’atteinte aux droits sociaux des travailleurs, et enfin, en troisième lieu, le non-respect de la durée légale du travail. Ces pratiques-là, c’est indéniable, se rencontrent surtout dans le secteur informel…

En toute logique, le recul de la conflictualité devrait porter à croire que les travailleurs, de manière générale, ne sont pas si mécontents que cela de leurs conditions de travail. Abdelkader Zaïr, le successeur de Amaoui à la tête de la CDT a une autre lecture de ce relatif apaisement des relations professionnelles. Le recul des grèves, dit-il en substance, exprime une sorte d’attentisme face aux difficultés que connaît le dialogue social. «Tout se passe comme si les salariés sont partagés entre le désir de faire valoir leurs revendications en recourant au moyen classique qu’est la grève, et leur souhait que ces doléances soient satisfaites, tranquillement je dirais, dans le cadre du dialogue social». Et ce “wait and see”, le secrétaire général de la CDT croit lui trouver quelque origine dans le fait que les grèves, on l’oublie souvent, sont coûteuses pour les salariés grévistes, puisque les journées non travaillées sont défalquées du salaire. «Et c’est surtout problématique pour les fonctionnaires ; ils n’étaient pas habitués à des retenues sur salaire en cas de grève, ils y sont soumis seulement depuis le gouvernement Benkirane», précise M. Zaïr.