Commercialisation du blé tendre : l’Etat instaure de nouvelles règles

Le blé tendre destiné à  la fabrication de la farine nationale
fera l’objet d’appels d’offres au lieu des quotas

La prime
de magasinage soumise à  des conditions strictes pour une meilleure qualité du
blé livré aux moulins

Les minotiers applaudissent et les organismes
stockeurs protestent.

Un pas vient d’être franchi dans le sens de la libéralisation de la filière du blé tendre. Une circulaire sur la commercialisation des céréales de la récolte 2006, signée conjointement par le ministre de l’Agriculture, du développement rural et des pêches maritimes (MADRPM), Mohand Laenser, et son homologue de l’Intérieur, Chakib Benmoussa, a été adressée à  la mi-mai à  tous les professionnels du secteur : minoteries, Chambres d’agriculture, producteurs de céréales et légumineuses, commerçants en céréales, coopératives agricoles, organismes stockeurs…

Une nouvelle circulaire publiée le 17 mai
Cette circulaire, différemment appréciée par les uns et les autres, instaure un nouveau système de commercialisation du blé tendre provenant de la production locale. Deux points principaux caractérisent le nouveau système : d’une part, la prime de stockage (ou de magasinage) sera octroyée pour la totalité du blé tendre collecté, et, d’autre part, l’achat des 12,5 millions de quintaux de blé tendre destinés à  la fabrication de la farine nationale de blé tendre (FNBT) se fera au moyen d’appels d’offres.

Pour commencer donc, une grande nouveauté au niveau de la fameuse prime de stockage. Cette dernière, jusque-là  de 2 DH le quintal par quinzaine de jours, était octroyée seulement pour les 12,5 millions de quintaux de blé destinés à  produire la FNBT qui est, rappelons-le, subventionnée. Cette année, elle profitera à  la totalité du blé tendre collecté, soit plus de 20 millions de quintaux selon les prévisions du ministère de l’Agriculture, sachant que le reste de la récolte, environ 22 millions de quintaux, est soit autoconsommé soit gardé pour les semences de la campagne suivante.

Pourquoi généraliser la prime ? Pour éviter, répond-on au ministère, l’effondrement des prix, vu que la production nationale cette année devrait atteindre quelque 87 millions de quintaux , dont 42 millions de blé tendre. Toutefois, la circulaire conjointe de l’Agriculture et de l’Intérieur apporte des changements dans la gestion de cette prime, de nature à  inciter les organismes stockeurs à  une plus grande valorisation de la production nationale sur le plan de la qualité en particulier (nettoyage, traitement, classification, etc.). Ainsi, la prime n’est octroyée que pour les quantités de blé tendre de production nationale «mises dans les conditions définitives de stockage dans les magasins et les silos». Pour les quantités déposées dans des aires non couvertes, la circulaire précise qu’elles doivent être transférées dans des magasins ou des silos de stockage au plus tard fin décembre 2006 et qu’au-delà  les quantités restantes ne continueront plus à  bénéficier de la prime. A partir de la campagne 2007-2008, le stockage en plein air ne sera plus éligible à  la prime. En outre, la période d’octroi de la prime est limitée au 16 février 2007 et concerne uniquement les stocks provenant des achats effectués jusqu’au 30 septembre 2006.

Ces mesures relatives au stockage et à  l’octroi de la prime ont été bien accueillies par les minotiers qui disent souffrir de la qualité parfois médiocre du blé qui leur est livré par les organismes stockeurs. «Nous avons bataillé pendant 5 ans pour faire passer le taux d’impureté de 5 % à  3 %. Vous imaginez ce que nous subissions jusque-là  comme perte, sans pouvoir réagir, car nous étions dans un système figé de quotas», confie-t-on dans le milieu de la minoterie. A cela, d’autres ajoutent que l’octroi sans conditions de prime de magasinage permettait à  certains organismes stockeurs de jouer sur les délais de livraison aux minotiers afin de bénéficier au maximum de ladite prime.

Sur ce point précis d’ailleurs, la circulaire précise bien qu’à  partir du 1er octobre 2006, date de début de l’octroi de la prime, les stocks éligibles à  cette prime «sont ceux déclarés à  l’Office national interprofessionnel des céréales et légumineuses (ONICL) et disponibles à  cette date [ils seront] réduits au minimum d’un dixième par quinzaine jusqu’au 16 février 2007 (…)». C’est clair, il n’y aura plus aucun intérêt à  faire de la rétention de blé pour empocher la prime, comme cela semble être parfois le cas, à  en croire les minotiers.

Seconde innovation dans le système de commercialisation du blé tendre : les appels d’offres. Fini le système des quotas. L’achat du blé tendre destiné à  la FNBT (12,5 millions de quintaux) fera l’objet d’appels d’offres qui seront lancés par l’ONICL auprès des organismes stockeurs pour sa livraison aux moulins. Bien entendu, rien ne changera (pour le moment) à  l’amont puisque le prix cible de 250 DH/quintal est maintenu, et à  l’aval également car le prix de cession aux minotiers restera à  son niveau de 258,80 DH/quintal pour la qualité standard (voir encadré). Ce qui change, c’est qu’avec les appels d’offres, il y aura une concurrence entre les organismes stockeurs sur la qualité du blé offert, sur les marges bénéficiaires et les marges de transport.
Un exemple pour illustrer le nouveau système : si un organisme stockeur offre un blé à  280 DH/q et que son offre est retenue par l’ONICL, le stockeur en question procédera à  la livraison de sa marchandise aux minotiers en facturant un prix de 258,80 DH/q seulement et la différence lui sera remboursée par l’ONICL. Si, en revanche, il propose un blé à  250 DH/q et que l’offre est retenue, dans ce cas, il doit rembourser à  l’ONICL la différence avec le prix cible, soit 8,80 DH/q.

Il est clair que pour le producteur comme pour le consommateur, rien ne changera donc, la nouveauté consistant à  responsabiliser les organismes stockeurs pour une qualité meilleure de la production nationale, ce qui se répercutera positivement sur la profession meunière. Au surplus, cette façon de faire, qui consiste à  connecter de façon progressive et en douceur la production nationale aux impératifs du marché, permettra à  l’Etat de mieux gérer la subvention octroyée à  cette filière et d’instaurer plus de transparence. L’Etat peut même espérer faire des économies sur cette subvention puisque, désormais, les organismes stockeurs n’auront plus aucun intérêt à  prolonger le stockage du blé.

250 DH/q, un prix de référence, pas un prix fixe
Mais les nouvelles règles du jeu ne satisfont guère les organismes stockeurs. Ceux-ci se déclarent favorables à  la libéralisation du secteur, mais se disent opposés à  ce système «qui nous tombe en quelque sorte sur la tête, du jour au lendemain», confie le président de la Coopérative agricole marocaine (CAM) de la Chaouia, Mohamed Zidi. «Il faut savoir que les organismes stockeurs sont multiples, et chacun agit à  sa guise. Comment les mettre en concurrence sans provoquer la ruine de ceux qui ont des charges lourdes comme les CAM», s’interroge M. Zidi. Pour ce dernier, les organismes stockeurs privés, et ils seraient nombreux, dit-il, n’ont pas les mêmes charges que les coopératives. Ils ont peu de personnel et achètent généralement à  des prix très en-deçà  du prix cible. «Forcément, ceux-là  seront les moins-disants, car, en plus, la prime de transport nous est maintenant supprimée», explique le président de la CAM de la Chaouia.

Au ministère de l’Agriculture, on ne partage pas ce point de vue. «Le prix cible de 250 DH/q n’est pas un prix fixe, c’est un prix référentiel qui permet à  l’Etat de fixer ensuite le prix de cession à  la minoterie et donc de protéger le consommateur. En réalité, chacun négocie son prix, auquel il ajoute ses charges. Les frais de transport étant supprimés de la subvention, l’organisme stockeur a désormais la possibilité de les intégrer dans son offre lorsqu’il soumissionne aux appels d’offres de l’ONICL», explique un responsable du ministère.

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que cette réforme, saluée par la profession meunière, qui sans cesse revendique l’achèvement de la libéralisation du secteur céréalier (le blé dur étant libéralisé), sera mal digérée par les organismes stockeurs, notamment, car elle les met face une situation nouvelle, la concurrence, totalement étrangère à  ce milieu. Des réunions sont d’ailleurs en cours avec le ministère de l’Agriculture pour adoucir ses positions. Mais l’acceptera-t-il ? Rien ne le laisse penser…

Circulaire
Forces et faiblesses de la conserverie sous la loupe

Lacirculaire conjointe des ministres de l’Agriculture et de l’Intérieur institue des conditions strictes de magasinage du blé tendre de production nationale éligibles à  la prime de stockage.
Le blé tendre doit être de qualité saine, loyale et marchande, exempte de flair, de substances toxiques et de prédateurs vivants à  tous les stades de développement.
Les quantités de blé tendre doivent être convenablement stockées, et leur mode de stockage doit faciliter le contrôle des quantités et de la qualité.
En cas de contrôle effectué par l’ONICL, par ses propres agents habilités ou par une société de surveillance privée, tout lot dont la qualité n’est pas conforme peut faire l’objet de la reprise de la prime de magasinage et ce depuis la date de la première constatation.

Le contrôle de la qualité peut également intervenir, en cas de besoin, lors de la livraison du blé tendre à  la minoterie ; et si les normes minima ne sont pas respectées, l’ONICL est en droit de prendre toute mesure qu’il jugera utile contre le livreur concerné, y compris la restitution du lot incriminé et la reprise de la prime de magasinage depuis la date de la première déclaration.