Commerce de gros : l’activité tourne au ralenti

Le non-alimentaire en recul de 5 à 10%, l’alimentaire en retrait de 3%, selon les grands distributeurs. Baisse de la demande, percée du canal moderne, vente directe aux détaillants, crise de liquidité…expliquent le ralentissement de l’activité. Beaucoup de grossistes ont du mal à honorer leurs engagements financiers.

Le commerce de gros fait grise mine en 2016! Après avoir donné de légers signes de reprise en 2015, le secteur se retrouve sous un ciel moins dégagé. Distributeurs de produits de grande consommation, grossistes, demi-grossistes, banquiers et industriels du carton rapportent que l’activité tourne au ralenti. Selon les chiffres de l’Association des distributeurs de produits de grande consommation, Tijara 2020, communiqués en exclusivité à La Vie éco, l’activité de gros des produits d’équipement (le non-food) a régressé de 5 à 10 % (selon les produits) et celui des produits alimentaires (le food) de 3%.

Un grand opérateur de couches pour bébé et papier, qui contrôle 70% du marché, déplore une chute de 15 à 20%. Brahim Belhoucine, directeur commercial de Nestradis, distributeur de Nestlé, qui fait 60% de son courant d’affaires avec les grossistes, assure que le gros est en berne. Ce qui le pousse à se rattraper avec la vente directe aux détaillants. «La particularité avec le Food est que nous vendons des produits de première nécessité, ce qui fait qu’en général la baisse n’est pas aussi drastique que celle du non-alimentaire», soutient-il. Mounir El Bari, PDG de GPC carton, confirme la baisse en indiquant que l’achat de caisses américaines largement utilisées (ou revendues) par les grossistes a reculé de plus de 5% et de façon beaucoup plus accentuée à partir du deuxième semestre. L’enquête du HCP auprès des grossistes relève que les ventes du gros auraient, selon 56% des sondés, subi une baisse. Seulement 14% d’entre eux ont fait état d’une hausse. La baisse d’activité serait principalement attribuable à un ralentissement des ventes dans les «Autres commerces de gros spécialisés» et dans le «Commerce de gros d’autres équipements industriels». La même enquête montre pourtant que 61% des grossistes interrogés annoncent que les stocks se situent à un niveau normal contre 8% seulement qui disent qu’ils sont supérieurs à la normale.

Des multinationales préfèrent approvisionner directement les détaillants

Quoi qu’il en soit, les grossistes et demi-grossistes de Derb Omar et Korea, dans une large proportion, confirment une baisse généralisée de l’activité. Le petit équipement de la maison, l’ameublement et objets de décoration et l’électroménager sont plus touchés. Les produits alimentaires et les consommables de maison résistent tant bien que mal ! Il n’y a pourtant «pas de changements majeurs» sur les prix, fait savoir Moncef Belkhayat, PDG de Dislog et président de l’Association Tijara 2020.

Qu’est-ce qui explique donc ce trou d’air ? Premier niveau d’analyse : l’ensemble des intervenants rapportent une baisse notable de la demande eu égard à la baisse du pouvoir d’achat. Les consommateurs sont par conséquent contraints d’optimiser leurs dépenses en se passant en priorité de l’accessoire, ce qui touche directement la rotation dans les commerces. «Les quantités qui se vendaient en 15 jours restent aujourd’hui en stock pendant un mois voire plus», schématise le directeur commercial de Nestradis. Deuxième explication, le circuit moderne prend des parts de marché au commerce traditionnel (ravitaillé par les grossistes et demi-grossistes). «En 2016, la distribution moderne a gagné 4 points de parts de marché pour représenter aujourd’hui 23% du commerce. L’impact s’est fait essentiellement sentir sur le commerce traditionnel», explique M. Belkhayat. «Notre activité GMS (livraison de cartons aux grandes et moyennes surfaces) a beaucoup bougé en 2016», confirme le DG de GPC Carton. Selon un autre distributeur, dans les conditions actuelles du marché, les détaillants constituent le minimum de stocks, étant conscients qu’ils peuvent s’approvisionner facilement et parfois même auprès de la grande distribution, surtout pour de petites quantités.

Une autre explication est avancée pour justifier la baisse d’activité chez les grossistes. En effet, dans leur course à la maîtrise des charges, de plus en plus de multinationales ne passent plus par les intermédiaires (distributeurs, grossistes et demi-grossistes). Elles approvisionnent directement les détaillants à travers une flotte de camions décorés à leurs couleurs. En agissant de la sorte, elles répartissent le risque sur un réseau de détaillants au lieu de dépendre d’un seul gros distributeur. Ce faisant, ces multinationales assurent un maximum de visibilité pour leurs produits chez les détaillants sous le regard attentionné de leurs équipes commerciales. Le plus, c’est que les détaillants reçoivent un produit frais, non stocké pendant des mois chez les intermédiaires. Sans oublier que la majorité de ces sociétés proposent de petites quantités au même prix et adaptent le conditionnement des produits aux habitudes d’achat des consommateurs ou, plus clairement, au pouvoir d’achat. Cette politique est caractérisée par des articles (sachets, boites ou autres) à 1 DH, prix psychologique dans le détail. 

Les banques serrent la vis

Cela dit, à en croire M. Belkhayat, la crise de liquidité que connaissent les grossistes explique pour une bonne partie la situation actuelle du marché. «Aujourd’hui, la baisse de notre activité est directement liée à la hausse du risque chez nos clients grossistes et demi-grossistes qui font face à de sérieux problèmes de trésorerie», informe-t-il. En plus de la baisse de la demande, les opérateurs du gros ne bénéficient plus des mêmes remises qui leur étaient accordées auparavant. «Ce qui est normal étant donné que le risque a augmenté», explique M. Belkhayat.

Selon un grossiste de produits d’hygiène et de petits équipements de la maison, les remises ont plongé de 4à 1% en moyenne en 2016. Face à des prix consommateurs qui sont restés stables, les intermédiaires ont dû tailler dans leurs marges et rationaliser leurs approvisionnements. Dans ce contexte, «les marges de manœuvre se rétrécissent et plusieurs grossistes n’arrivent plus à honorer leurs engagements», explique M. Belhoucine. Le président de l’Association Tijara 2020 dévoile ainsi le cas d’un grossiste connu qui s’est volatilisé, il y a quelques semaines, en laissant une ardoise de 15 MDH auprès de 8 grands distributeurs.

Les banques se montrent donc plus prudentes à l’égard de cette clientèle. «Nous avons des impayés en hausse sur plusieurs grossistes. Les retours des lettres de change continuent avec la même ampleur et on enregistre également des rejets de chèques. Les délais de remboursement des facilités de caisse s’allongent pour atteindre plusieurs mois», confie le directeur d’une agence sise à Derb Omar. Signe de cette frilosité des banques : les crédits de trésorerie pour le commerce et articles domestiques ont pratiquement stagné avec une progression de 0,9%, à 35 milliards de DH, selon les statistiques monétaire de BAM arrêtées à fin septembre. Chez les gros distributeurs, une nouvelle notion est apparue : au lieu de vendre à tout prix, ils sont aujourd’hui en train de chercher «la croissance profitable», un chiffre d’affaires sain.

«A la différence de la grande distribution, dans le traditionnel nous n’avons pas des contrats ficelés et des garanties assez solides. Ce qui veut dire que nous essayons de faire le maximum en cash. Et pour accorder des facilités, il faut voir le potentiel du grossiste, sa moralité et être toujours en veille sur le marché», explique M. Belhoucine. «Le profiling risque devient plus que jamais décisif dans notre métier», résume M. Belkhayat.

Dans le commerce de gros, le segment de l’alimentaire fait face depuis quelques années à la montée en puissance de la contrebande. «En 2016, nous avons ressenti les résultats du tour de vis opéré par la Douane sur le terrain», informe Moncef Belkhayat, président de Tijara 2020. Il estime que le marché compte aujourd’hui de moins en moins de produits de contrebande. Des réunions sont programmées avec la Douane et l’ONSSA pour contrecarrer ces produits mais aussi s’assurer du respect par les opérateurs des normes d’hygiène et d’étiquetage. L’association se penche également sur les moyens de parer au risque de défaillance des grossistes.