Comment transformer les équilibres retrouvés en croissance et en emplois

Les déficits budgétaires et du compte courant sont retombés respectivement à 4,3% et 2,3% du PIB. Le secteur non agricole, synchronisé avec l’économie européenne, peine à redécoller. Difficile de retrouver les niveaux de créations d’emplois connus par le passé…

Paradoxal est le comportement de la croissance économique ! Celle-ci peut passer d’un extrême à un autre, parfois en un laps de temps aussi court que celui qui sépare un trimestre d’un autre. Après une progression de 5,2% au quatrième trimestre 2015, le PIB n’a en effet crû que de 1,7% au trimestre suivant, le premier de 2016, selon une estimation de l’Institut de conjoncture du Haut commissariat au plan (HCP). Et pour le deuxième trimestre, la même source prévoit une croissance de 1,5%.

Mais outre qu’il faut comparer ce qui est comparable (un trimestre, ou un mois, par rapport à son équivalent de l’année précédente afin d’isoler l’effet de saisonnalité), il y a dans le cas d’espèce, celui de la croissance au Maroc, une variable qui, brusquement, peut changer de façon significative le rythme de l’activité économique. Il s’agit bien sûr de la donne agricole. Avec les déficits hydriques enregistrés notamment au cours des mois de novembre (57%) et décembre (94%) 2015 et janvier 2016 (82%), le potentiel de production des cultures aurait été réduit de 17,6% en comparaison avec la moyenne des cinq dernières années, selon le HCP. Il en résulte que la valeur ajoutée agricole pour le premier trimestre 2016 aurait baissé de 9,2%, par rapport à la même période de 2015. Et la baisse aurait pu être beaucoup plus importante, n’étaient les conditions climatiques favorables apparues à partir de la mi-février et les mesures de soutien au secteur mises en place.

Si l’on met de côté la variable agricole, on constatera cependant que l’amplitude des variations de l’activité est relativement moins forte. En effet, la valeur ajoutée non agricole sur les trois premiers mois de 2016 aurait été de 2,5% au lieu de 2% à la même période de 2015. Et pour le deuxième trimestre, le HCP prévoit la poursuite de cette amélioration avec une valeur ajoutée non agricole de 2,4% contre 1,6% au trimestre correspondant de 2015. A partir de là, on peut dire que sur le premier semestre 2016, la situation serait (le conditionnel s’impose tant que les comptes nationaux ne sont pas arrêtés) malgré tout…légèrement meilleure que durant la même période de l’exercice précédent. Ceci du point de vue de la valeur ajoutée non agricole seulement, et non pas du PIB; c’est-à-dire du strict comportement des activités de ce secteur, compte non tenu donc de la situation des impôts sur les produits nets des subventions.

2009, début des difficultés

Le sens de cette observation n’est pas de dire que le rythme de création de richesses est subitement devenu satisfaisant, mais de rappeler que la décélération des activités non agricoles ne date pas d’aujourd’hui; elle remonte à 2009. Au cours de cette année-là, la croissance non agricole avait été de…1,6%, contre une moyenne de 4,8% entre 2000 et 2008. On peut même dire que 2009 est l’année où tous les indicateurs (déficit budgétaire, dette, comptes extérieurs…) ont commencé à se détériorer. Et cette situation n’était évidemment pas fortuite : la crise économique qui frappait durement les économies européennes partenaires commençait alors à se diffuser progressivement dans le tissu productif du Maroc, le tout accentué par la forte remontée des prix des matières premières et l’apparition de troubles dans nombre de pays arabes à partir de 2011. De ce point de vue, l’idée selon laquelle l’économie marocaine aurait une forte résilience en situation de crise est à relativiser. Quand plus de 50% des transactions commerciales s’effectuent avec une seule zone géographique, en l’occurrence l’Europe, il n’y a objectivement aucun moyen d’échapper, sur le court terme tout au moins, aux retombées des évolutions que peut connaître cette zone. Le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, lors du Conseil national de l’entreprise qui s’est tenu le 2 avril 2016 à Agadir, a d’ailleurs bien mis en évidence, graphique à l’appui, ce qu’il a appelé «la synchronisation» du cycle d’activité non agricole du Maroc avec celui de la zone euro. Avec un langage de tous les jours, M. Jouahri aurait pu dire que quand les économies de la zone euro vont mal, cela déteint fatalement sur l’économie marocaine. C’est d’ailleurs une évidence sur laquelle il n’y a pas lieu de s’attarder.

L’emploi et les transformations économiques et…sociétales

Bref, depuis la crise économique et financière de 2008, la croissance non agricole du Maroc a commencé à fléchir, passant de 4,8% entre 2000 et 2008 à 4,6% entre 2010 et 2012 puis à 3% entre 2013 et 2015. Et d’une certaine manière, la conjoncture en 2016, telle qu’elle est prévue (on parle de 1% à 1,3% de croissance globale), se situe encore dans le prolongement de ce cycle bas qui a démarré en 2009. Mais, il faut encore le répéter, ce 1% ou 1,3% de croissance prévu pour 2016 est le résultat de la baisse de la valeur ajoutée agricole, alors que la valeur ajoutée des activités non agricoles, elle, devrait progresser de 2,2% et le PIB non agricole de 3% selon les prévisions du HCP.

Malgré tout, ça reste encore insuffisant si l’on pense que c’est la croissance, donc la hausse de l’activité, qui crée des emplois. Les chiffres disponibles le montrent d’ailleurs assez bien : entre 2000 et 2015, le nombre d’emplois nets créés était de 1,834 million de postes, soit une moyenne de 122 267 par an. Malgré la baisse du taux d’activité, donc une moindre pression sur le marché du travail, ce volume d’emplois créés est insuffisant pour modifier en profondeur la courbe du chômage, restée figée autour de 9%-9,5% depuis 2006. Deux phénomènes, au moins, semblent avoir été à l’origine de cette stagnation du taux de chômage. D’une part, la baisse progressive de l’emploi non rémunéré, dont la part dans l’emploi total retombe à 22,5% en 2015 au lieu de 30% en 2000. En 2015, par exemple, si l’économie n’a créé que 33 000 emplois nets, tous rémunérés, c’est parce qu’elle en a détruit 53 000 non rémunérés. Et la disparition progressive de l’emploi non rémunéré révèle, quoi qu’on dise, des changements qui sont à l’œuvre dans la structure de l’économie. L’agriculture par exemple ne représente plus que 11% du PIB, au lieu de 15% en 1998. Avec, en outre, la modernisation qu’il connaît, ce secteur passe au deuxième rang (39%) comme pourvoyeur d’emplois après avoir longtemps été numéro un dans ce domaine (46% de l’emploi total en 1999).

D’autre part, et c’est le second phénomène probablement explicatif de la stagnation du taux de chômage, la crise qui a affecté les activités non agricoles à partir de 2009. Le séquencement temporel des créations d’emplois semble du reste corroborer cette idée. Entre 2001 et 2008, l’économie nationale créait en moyenne 168 000 emplois nets par an. A partir de 2009 et jusqu’en 2012, ce volume est divisé par deux, soit une moyenne de 80 000 postes par an. De 2013 à 2015, la moyenne baisse encore à 56000 emplois nets par an. Il y a donc comme une corrélation entre le rythme des créations d’emplois, et les évolutions, endogènes et exogènes, intervenues au cours de ces périodes.

Avec, en outre, les mutations sociales et sociétales que connaît le pays, il paraît difficile pour ne pas dire plus de retrouver les niveaux de créations d’emplois connus par le passé. Du moins à court et moyen termes.

La question maintenant est de savoir dans quelles mesures les marges de manœuvre retrouvées après le rétablissement des équilibres macroéconomiques pourraient servir de levier à une accélération des rythmes à la fois de la croissance et de l’emploi. Les déficits budgétaire et du compte courant sont à des niveaux insignifiants, les liquidités bancaires, suite à l’augmentation des réserves de change notamment, sont largement disponibles, et néanmoins l’activité tarde à croître de façon significative…