Comment les médias audiovisuels tirent profit de l’interdiction de la publicité sur les jeux de hasard

Les chaînes TV et les radios organisent un jeu concours pour presque chaque émission. Le nombre de participations par opération dépasse les 2 millions de SMS.

La publicité sur les jeux de hasard est désormais interdite dans les médias audiovisuels publics et privés. Cette disposition est prévue par la loi 83-13 complétant la loi 77-03 relative à la communication audiovisuelle votée à une majorité écrasante à la Chambre des conseillers. Au regard des défenseurs de ce projet, cette interdiction vise principalement à améliorer la déontologie au sein du secteur des médias, mais surtout à protéger les mineurs et les femmes de la tentation de jouer. Cependant, si on en croit certains opérateurs du secteur de la loterie et des jeux de hasard, cette mesure a produit l’effet inverse.

Le Parlement ne s’est pas encore saisi du dossier

«L’absence des opérateurs légaux a encouragé certains médias à investir de plus en plus ce créneau et à intensifier leurs opérations de jeux concours», déclare un opérateur. «Cette tendance des jeux concours a démarré au Maroc depuis 10 ans déjà. En revanche, ce n’est que depuis deux ou trois ans que les médias commencent à accorder plus d’intérêt à cette activité», confirme le patron d’une agence spécialisée dans la gestion des jeux concours. D’ailleurs, il suffit de suivre les programmes des chaînes nationales et des radios publiques et privées pour remarquer que certaines d’entre elles ont même un jeu concours pour chaque émission. «Ces professionnels des médias touchent toutes les composantes de la société : femmes, hommes, mineurs. Même ceux qui considèrent les jeux de hasard comme haram sont pris au piège», développe le professionnel.

Contacté à sujet, Mustapha El Khalfi, ministre de la communication et porte parole du gouvernement, affirme que «cette loi interdit la publicité de tous les jeux à caractère hasardeux et dont la participation est motivée par un gain en numéraire ou en nature». En revanche, il déclare que «pour le moment, les jeux concours organisés par les médias audiovisuels n’ont pas encore fait l’objet de débat au niveau du Parlement».

De son côté, Fayçal Laraichi, PDG de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT), n’a pas daigné donner suite à nos questions, considérant qu’il s’agit d’une fausse polémique créée par les sociétés nationales des jeux de hasard et de la loterie. Une réaction normale puisqu’il faut savoir que ce créneau des jeux concours est la nouvelle vache à lait de certaines chaînes nationales. A titre d’exemple, «3% du chiffre d’affaires de 2M est généré par les revenus de ces jeux concours», explique une source proche de la chaîne. Et de préciser que «bien qu’elle soit aujourd’hui l’opérateur numéro un sur ce segment, la chaîne a même mis en place un plan d’action afin de développer davantage ce créneau d’activité». Précisément, elle envisage de lancer de nouveaux programmes et concepts de jeux concours plus novateurs afin de toucher un large public et multiplier le nombre de participants. Selon notre source, «à travers cette décision, la chaîne vise à doper ses revenus et à assurer son indépendance financière».

Un jeu concours peut générer un chiffre d’affaires de plus de 20MDH

Il est important de savoir que pour organiser un tel jeu, la chaîne devrait faire appel aux services d’un gestionnaire spécialisé baptisé «plate-forme SMS». Ces agences jouent le rôle d’intermédiaires entre la chaîne et les trois opérateurs télécoms (Maroc Telecom, Méditel et Inwi). Sa mission consiste à assurer un numéro d’envoi des SMS de type «9595», accessible pour les trois opérateurs. A cela s’ajoute la négociation du palier de prix et des conditions de paiement. Il existe principalement deux paliers de prix, en l’occurrence 6,80 DH (utilisé par les radios) et 10,80 DH pour les chaînes TV. Au moment de l’organisation de l’opération, l’agence mandataire se charge de la validation de la fiche des participants avec la chaîne et les trois opérateurs, mais surtout du partage des revenus générés par ces opérations. Car, pour chaque message surtaxé, l’opérateur prélève le prix du message (0,80DH) ainsi que 40% du montant restant. Le reste est généralement partagé à parts égales entre l’agence et la chaîne télé ou la radio.

Par ailleurs, il est important de savoir que le nombre de participations réalisé par ces jeux concours est très élevé. En effet, «ces jeux concours qui proposent des questions banales, voire évidentes, attirent jusqu’à 2 millions de participations par opération, soit plus de 20 MDH de chiffre d’affaires», confie notre source. Et de souligner que «cette participation varie en fonction de l’importance du gain (appartement, voiture, ou bon d’achat), mais également en fonction du taux d’audience réalisé par l’émission concernée». En revanche, la distribution des gains demeure très faible. Contrairement aux sociétés de jeux de hasard et de loterie, dont le taux de redistribution dépasse les 60%, «les chaînes télé et radio pratiquent un taux allant de 5% à 10%», explique notre source. Malgré cela, grâce aux publicités qui accompagnent les opérations de remise de gain, ces jeux concours gagnent de plus en plus en crédibilité et par ricochet encouragent les auditeurs à participer.