Comment les céramistes ont fait leur révolution industrielle

26 installations d’envergure intégrant toutes les étapes de fabrication des carreaux. Le processus compte 9 étapes clés allant de l’extraction de l’argile à  la finition.

De tous les industriels des matériaux de construction, les fabricants de carreaux en céramique ont sans doute été parmi les premiers à devoir composer avec une concurrence étrangère frontale. Confrontés à un assaut des produits chinois dès 2004, les fabricants locaux ont en effet très vite dû se mettre à niveau, profitant pour cela d’une période de grâce permise par l’instauration de mesures de défense commerciale entre 2005 et 2010. Cependant, si les céramistes ne manquent pas une occasion de mettre en avant toutes leurs actions de développement menées ces dernières années, notamment pour appuyer leur récente requête antidumping contre les producteurs espagnols

(www.lavieeco.com), force est de constater que l’on a encore du mal à se faire une idée concrète du chemin qu’ils ont effectivement parcouru. 

L’on en prend cependant très rapidement la mesure, en visitant une des plus anciennes unités de fabrication au niveau national en activité depuis la fin des années 70. L’installation qui paraît modeste au premier abord en impose à y regarder de plus près par sa superficie dépassant aujourd’hui les 12 hectares. A vrai dire, il y a plus lieu de parler de véritable complexe industriel plutôt que d’une simple usine, sachant que par sa taille cette unité est loin d’être une exception parmi les 26 installations présentes au Maroc. 

L’envergure des fabricants nationaux s’explique par le fait qu’ils ont intégré dès le départ toutes les étapes de fabrication des carreaux, plutôt que de se spécialiser chacun dans des phases du processus de production comme cela se fait en Europe. Un fabricant local est ainsi en mesure de prendre en charge les 9 étapes clés de fabrication des carreaux en céramique, allant de l’extraction de la matière première (argile) dans les carrières, à toutes les tâches de transformation et de finition du produit, là où l’intervention de 4 à 5 opérateurs différents est nécessaire à l’étranger.

Une gestion scientifique permettant de maîtriser la qualité

Si cette intégration des locaux peut faire craindre qu’ils exécutent certaines étapes du processus de production moins bien que d’autres, force est de constater un souci de maîtrise présent à tous les niveaux. Aux premières phases de fabrication cela se manifeste dans le mélange des matières premières qui se fait avec des dosages précis selon des formules composées par les spécialistes locaux et qui peuvent changer autant selon les variétés d’intrants utilisés que le climat ambiant par exemple. Plus en aval, les chaînes de fabrication truffées de détecteurs, d’instruments de monitoring et d’outils de contrôle en tous genres, de même qu’un laboratoire qui prélève régulièrement des échantillons de produits pour leur faire subir une batterie de tests, confortent l’idée que rien n’est laissé au hasard. C’est là la principale avancée qui s’est opérée dans l’industrie céramique ces dernières années. Le processus de fabrication est désormais géré de manière scientifique permettant de maîtriser le niveau de qualité du produit. Et cela ne reste pas qu’une promesse abstraite pour le consommateur. Dans l’unité visitée, les produits semi-finis qui ne satisfont pas aux exigences physiques requises (résistance à l’abrasion, solidité…) sont écartés d’office tout le long du processus de fabrication. En bout de course encore, les produits finis sont triés en fonction de leurs défauts esthétiques pour isoler les carreaux de premier choix et ceux de 2e et 3e choix. L’on est ainsi en droit de penser qu’on est aujourd’hui loin de l’époque où l’on achetait du carreau local sans savoir précisément ce que l’on prend. 

L’on ne peut pas reprocher non plus à l’industrie nationale de ne pas faire d’efforts en termes de design des produits. La décoration par jet d’encre des carreaux, une des technologies les plus récentes, est aujourd’hui bien maîtrisée par les opérateurs qui offrent aussi de plus grandes possibilités en matière de conception des produits par la mise en place de leurs propres studios de création, d’ateliers de fabrication de moules… Avec tous ces développements, ce sont plusieurs compétences qui naissent et se renforcent au sein des équipes qui font tourner les unités de fabrication, le plus souvent dans des métiers extérieurs au domaine de la céramique. En somme, tout un écosystème favorable, que vient toutefois assombrir un phénomène auquel aucune usine nationale n’échappe. Les stocks s’entassent depuis 4 à 5 ans. Les deux tiers de la superficie de l’unité visitée par La Vie éco étaient occupés par l’entreposage des produits finis, sachant qu’une des 4 unités de production du complexe a dû être stoppée pour y stocker des invendus. Les industriels mettent directement en cause le carreau d’importation espagnol vendu selon leurs données en moyenne à 36 DH/m2 alors qu’eux-mêmes ne peuvent descendre en dessous de 46 DH/m2, ce qui les pousse à y voir un cas de dumping. 

Avec tous les investissements concédés, c’est peu dire que les industriels jouent aujourd’hui leur avenir à travers leur requête antidumping contre les producteurs espagnols.