Comment le Gharb s’est reconverti après les inondations de l’hiver dernier

L’Etat a engagé un budget de 215 MDH pour le programme de reconversion.
5 200 ha sont replantés en tournesol, 21 000 en maïs et 5 500 en riz.
Les aides ont été bien accueillies, mais les agriculteurs en demandent davantage.

La région du Gharb reprend progressivement espoir. Après la perte de 138 000 hectares partis sous les eaux à cause des pluies d’un niveau rarement vu ces dernières années, les agriculteurs ont pu remonter la pente grâce à un vaste plan de reconversion initié par l’Etat au lendemain de la catastrophe. Ce sont quelque 31 700 hectares qui ont été reconvertis dans des cultures nouvelles dont 5 200 pour le tournesol, 21 000 en maïs et 5 500 pour le riz. L’Etat, bien entendu, a dû mettre la main à la poche pour subventionner l’opération. Cette reconversion est venue s’ajouter à une série d’autres mesures d’urgence qui avaient pour but d’atténuer les effets des inondations. Au total, un budget de 214,7 MDH a été engagé en plus des 86 millions à la charge des différents partenaires. Pour les cas de la betterave et de la canne à sucre, par exemple, où 4  200 et 1 300 ha ont été respectivement endommagés, l’Etat et la Cosumar ont mobilisé, à parts égales, une enveloppe de 34 MDH pour venir en aide aux producteurs.
Tout cela a-t-il eu l’effet escompté ? Comment les agriculteurs évaluent-ils aujourd’hui les résultats de ces mesures d’urgence ? Pour le savoir, rien ne vaut une tournée dans les exploitations de la région.   
Kabbour Bougrine est un exploitant agricole de la commune de Jamaât Oulad Slama, à une quinzaine de kilomètres de Kénitra. Il a perdu 10 ha de céréaliculture et 10 autres qu’il avait dédiés à la tomate. Il estime ses pertes à 75 000 DH pour la seule céréaliculture. Il explique ainsi la démarche qu’il a adoptée : «Même avec la subvention, il était impossible de tout reconvertir, j’ai donc replanté trois hectares en maïs et trois autres en tomate. Comme j’ai mon propre puits, je ne paie pas de redevance d’irrigation. Chaque hectare revient à 10 000 DH pour le blé et rapporte un chiffre d’affaires de 19 500 DH, hors botte de foin. Le coût de plantation d’un hectare de la tomate est de
20 000 DH pour un chiffre d’affaires de 33 000 DH». Il n’en tire aucune conclusion, mais on peut deviner qu’il a du mal à s’en sortir.
Bouchaïb Saîdate, chef d’arrondissement du développement agricole de la région de Sidi Allal Tazi, comme d’ailleurs son collègue Abdelkader Safi, responsable, lui, de la région de M’nasra, qui côtoient tous les deux  les paysans au quotidien, estiment que les agriculteurs sont toujours enclins à exagérer la dépense et à minimiser la recette. Pour lui, selon les estimations du ministère de l’agriculture, un hectare de blé rapporte environ 12 000 DH.

Les riziculteurs de Sidi Allal Tazi ont perdu 40% de leur récolte
Saïd Hafiane, lui, possède une vingtaine d’hectares non loin de Kabbour Bougrine. Il n’en a reconverti que 12 en maïs et en tournesol. Selon ses calculs, au niveau du maïs, la subvention de l’Etat est de 1 500 DH par hectare. Comme tous les cultivateurs de la région, il a reçu de l’orge gratuitement pour ses 10 bovins et ses 50 ovins (6 sacs d’orge de 80 kg). Mais contrairement à ses voisins, il a perdu 25 ovins au cours des inondations. Pour la partie reconvertie en tomate, il reçoit un préfinancement de ses acheteurs, déductible au moment de la récolte, de 50 % sur les plants, les engrais et les semences. Saïd Hafiane fait remarquer que les surfaces qu’il cultive ne sont pas entièrement sa propriété : il les loue à 3 000 DH l’hectare par an.
Un autre exploitant agricole, Mohamed Rahali, a été, lui aussi, victime des inondations. Il reconnaît que dans le cadre de l’aide fournie par l’Etat, il faut aussi citer le fait que les centres de développement agricole ont logé les populations touchées par les crues, durant la catastrophe. Si son cheptel en est sorti sain et sauf, il a perdu 12 ha en céréaliculture, 6 plantés en fourrage et 7 en féverole. Tout ce qu’il a pu reconvertir, ce sont 10 ha replantés en tomates, 4 ha en maïs et 3 autres en fourrage.
Parmi les agriculteurs rencontrés durant la tournée, Haj Hachemi Lfilali qui représente la filière du riz. Il est président de l’association «Orz Dakhla» qui gère en coopérative 375 ha à quelques kilomètres de Sidi Allal Tazi. Ces riziculteurs qui reçoivent des avances de leurs clients industriels ont perdu entre 35 et 40 % de la récolte mais de manière inégale. Car, explique Haj Hachemi Lfilali, ceux qui ont moissonné avant les crues ont eu plus de chance. Tout le reste des exploitants a souffert selon les zones. Toute la partie replantée a bénéficié d’une aide de l’Etat qui a consisté en une subvention de 300 DH sur chaque quintal de semence qui coûte, en moyenne, 1 000 DH, selon la qualité, soit un peu moins du tiers des dépenses.
Ces aides ont été bien accueillies par les agriculteurs interviewés, mais ils auraient voulu en recevoir davantage, eu égard au niveau des pertes. Naturellement, ce n’est pas l’avis des cadres du ministère de l’agriculture en service dans les structures d’encadrement. Selon Hmamou El Khammar, directeur de l’Office régional de mise en valeur agricole (ORMVA) du Gharb, «les agriculteurs ne voient que la partie directe de l’investissement de l’Etat alors que toute l’infrastructure a été endommagée, y compris les routes qu’il a bien fallu remettre en état. Ce qu’il faut remarquer à propos de ces dernières pluies c’est que le ministre a tout de suite milité et obtenu que le gouvernement mobilise, pour la première fois, les fonds nécessaires pour les subventions pour deux régions, le Gharb et Errachidia». En somme, l’Etat a fait de son mieux, compte tenu des moyens dont il dispose.
Il faut dire aussi que les dégâts étaient d’une rare ampleur. Les précipitations, entre octobre 2008 et février 2009, avaient atteint des records jamais enregistrés sur 30 ans : quelque 670 mm, beaucoup plus que les 550 mm de 1996 durant la même période de l’année. On est très loin des moyennes sur les trente dernières années et qui n’est, elle, que de 350 mm. Les cultures qui en ont pâti sont aussi bien la céréaliculture (67 000 ha) que la betterave (4 200 ha), la canne à sucre, le bersim, le maraîchage, les légumineuses alimentaires et les agrumes. Pour ces derniers, 8 ha seulement ont été touchés, mais les pertes sont évaluées à 40 000 tonnes. D’autres conséquences ont été également observées comme la difficulté de faire accéder les fourrages vers les exploitations pour nourrir les animaux qui, fort heureusement, n’ont pas subi de grosses pertes. On signale ainsi la perte de 166 ovins, 34 bovins, 5 équidés et 15 000 têtes de volailles.