Comment Béni-Mellal a éradiqué ses bidonvilles

Les baraques abritaient 6%
de la population.
41 ha nécessitant un investissement de 63 MDH destinés à la viabilisation ont été mis à leur disposition.
Des incitations accordées aux bénéficiaires : fractionnement des paiements, exonération des taxes pour les autorisations…

Béni-Mellal vient de rejoindre le club encore très fermé des «Villes sans bidonvilles». C’est le bouclage des deux tranches de l’opération Lalla Aïcha qui a permis à la ville d’obtenir le label «VSB», le cheval de bataille de Taoufik Hejira, ministre du logement et de l’urbanisme.

S’étendant sur 5 ha et comprenant 300 lots de terrain, la première tranche de l’opération Lalla Aïcha a nécessité un investissement de 16 MDH. Et si le taux de valorisation (construction des habitations) n’est aujourd’hui que de 50%, c’est simplement par le fait du décalage entre l’attribution des lots et le début de l’autoconstruction. Quant à la deuxième tranche, elle couvre 4 ha et comporte 241 lots dont l’aménagement a coûté 12 MDH. Le taux de valorisation y est encore de 30 %.

A l’opération Lalla Aïcha s’ajoute le lotissement Al Massira qui s’étend, lui, sur 32 ha et dont les lots sont presque tous valorisés. Une enveloppe de 35 MDH a été dégagée pour la viabilisation du site. Au total, ce sont 1 400 familles, soit 10 000 personnes sur une population urbaine totale de 160 000 habitants, qui ont bénéficié de lots subventionnés de 70 à 100 m2 à des prix symboliques de l’ordre de 150 DH le mètre carré. L’éradication des bidonvilles aura coûté à la ville de Béni- Mellal un investissement global de 63 MDH qui ont été nécessaires à l’achat de 41 ha, à leur viabilisation ainsi qu’à l’établissement des plans.

Des aides conséquentes pour convaincre les bidonvillois
Mais, au-delà des moyens financiers, Mustapha Guezri, directeur régional d’Al Omrane, Maâti Lamkaouef, directeur régional de l’habitat et de l’urbanisme et Abdellatif Mali, directeur de l’Agence urbaine de la province de Béni-Mellal-Azilal, expliquent que c’est bien la mobilisation de tout le monde, y compris la wilaya de la région, qui a permis d’atteindre ce résultat. Mais il est vrai que, sur le territoire national, l’adhésion des différents départements et celle des élus et des conseils des villes est assez inégale quant à cette volonté d’éradiquer les bidonvilles.

En quoi l’expérience de Béni-Mellal peut-elle être citée en exemple pour le programme global «Villes sans bidonvilles» ?

Fquih Ben Salah, à 45 km, elle aussi débarrassée de ses baraquements
Les responsables qui ont été associés au programme mettent en valeur plusieurs éléments. En premier lieu, il y a le fait que les opérations de recasement sont faites in situ. Une enquête de la Banque mondiale, qui soutient le programme marocain, a montré la non-adhésion des bidonvillois au relogement dans la périphérie, car non seulement ils sont dépaysés mais ils supportent des surcoûts de transport et de services et perdent souvent une partie de leurs revenus à cause de l’éloignement.

Le deuxième point positif de l’approche de Béni-Mellal a été la souplesse. D’abord, les acquéreurs ont eu la possibilité de fractionner le paiement des lots. Ensuite, ils ont eu l’autorisation d’entamer les travaux de construction alors que l’aménagement des lotissements était encore en cours d’achèvement. Il y a aussi lieu de citer les aides octroyées aux plus démunis et l’exonération de la taxe relative à l’autorisation de construire. Cela paraît anodin, mais, pour l’acquéreur, c’est une aide non négligeable car, en faisant un petit calcul, on se rend compte que le coût total par lot est significatif. Ainsi, les frais relatifs à la construction peuvent se monter à 3 000 DH, le plan-type coûte autour de 3 000 DH et les frais de bornage sont facturés à pas moins de 500 DH par lot.

Les mesures d’encouragement ont par ailleurs été accompagnées d’un effort particulier en matière d’information pour convaincre les ménages. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les habitants se sont constitués en association, ce qui a permis un dialogue plus transparent et plus efficace avec les autorités.

Parmi les éléments déterminants dans le succès du programme de Béni-Mellal, il faut rappeler le fait que les bidonvilles de cette agglomération sont de formation récente puisqu’ils ne datent que des années 1980 et sont le fait d’un exode de main-d’œuvre vers cette riche région agricole. Ce qui n’est pas le cas dans de nombreuses autres villes marocaines où ce phénomène date de 70 ans sinon plus.
Bien entendu, le fait de pouvoir déclarer une ville «sans bidonvilles» ne doit pas occulter deux éléments.

D’abord, cela ouvre la voie à un autre combat, celui qui reste à mener sur le front de l’habitat sous-équipé et insalubre et aussi celui menaçant ruine. Et puis, il y a le problème que posent les zones isolées. Taoufik Hejira a des réponses à ces deux questions. «L’action menée à Béni-Mellal fait partie d’un plan global, et le fait que Fquih Ben Salah, à 45 km d’ici, soit aussi déclarée “sans bidonvilles” en est une illustration. A Béni-Mellal comme ailleurs, nous sommes en train de recenser et de mesurer les risques de l’habitat en ancienne médina, souvent bâti au-dessus de caves. Le département de l’habitat a signé une convention avec la faculté des sciences et techniques de cette ville pour effectuer des études géophysiques en vue d’évaluer les risques que présente ce genre d’habitat».

Malgré toutes les précautions prises, n’y a-t-il pas risque de voir ces lotissements devenir progressivement de nouveaux ghettos ? Non, répond catégoriquement Abdellatif Mali, directeur des l’Agence urbaine : «Nous avons conçu ces espaces dans un souci d’intégration à la fois spatiale et sociale. Ainsi, il y a ici, en dehors de l’habitat social, des standings différents. Cela s’appelle la péréquation et c’est ce qui permet de financer ce genre de projets. De manière globale, les 10 000 bidonvillois sont intégrés dans une population totale de 24 000 personnes, au total». Une mixité qui permet justement de ne pas créer de nouvelles cités en marge.