Chirurgie et médecine esthétique : un juteux business mais pas sans risques

• Même dans le contexte actuel de la Covid-19, les adeptes en redemandent.
• Multiplication des actes chirurgicaux, des soins et des intervenants, l’activité est très convoitée.
• Patients et clients ignorent toutefois très souvent les dangers inhérents aux prestations.

Le marché de la médecine et chirurgie esthétique ne connaît pas de crise. Même en temps de pandémie Covid-19, les cabinets des praticiens ne désemplissent pas. Après un break, pendant le confinement, les spécialistes de l’anti-âge ont repris leur activité. «La Covid-19 a changé dans le monde entier la façon de faire la médecine esthétique. Dès l’apparition de l’épidémie, la profession a arrêté tout ce qui relevait de la chirurgie esthétique programmée pour ne pas mettre en danger aussi bien le patient que le praticien», explique Dr Wafaâ Mradmi, chirurgien plasticien et présidente de la Société marocaine des chirurgiens esthétiques et plasticiens (SOMCEP). La praticienne avance qu’avant la reprise de l’activité dans un contexte épidémique qui semble perdurer, des mesures drastiques d’intervention de médecine et de chirurgie esthétique ont été instaurées, sur recommandations des sociétés internationales de chirurgie esthétique. «Outre les mesures sanitaires de prévention dans les lieux d’exercice de la profession, il est interdit d’opérer des personnes qui ont des pathologies non équilibrées», souligne-t-elle.
Si, aujourd’hui, les salles d’accueil des cabinets des spécialistes en la matière ne sont pas encombrées pour des raisons de distanciation, les affaires continuent à se porter très bien. Aucun chiffre officiel n’est communiqué sur ce que génère véritablement ce business au Maroc. Mais ce qui est sûr, c’est que le marché marocain de la chirurgie et la médecine anti-âge suit la courbe ascendante du marché mondial. Selon les chiffres communiqués par la société IMCAS (International Master Course on Aging Science), le marché mondial des produits de la dermatologie, de la chirurgie plastique et des traitements à visée esthétique a enregistré une croissance de 7% en 2019, en atteignant 10,93 milliards d’euros. Ce qui revient à dire que la filière a presque triplé en 10 ans, avec des ventes de 5,7 milliards en 2014 et qui devraient dépasser 14,8 milliards d’euros en 2023.

Tout praticien se pose les limites qu’il veut

Au Maroc, à ses débuts, réparatrice, la chirurgie plastique a évolué vers une large gamme de soins et d’actes pour ralentir et gommer les effets du temps. Un éventail de prestations, qui a permis en 15 ans de «vulgariser» la médecine et la chirurgie anti-âge et démocratiser ses prix, désormais pas uniquement réservées aux personnes plus ou moins riches. Dans des pays tel que le Brésil, des crédits bancaires sont destinés à la médecine et à la chirurgie esthétique. Au Maroc, selon les praticiens, les patients n’hésitent pas à demander un crédit à la consommation pour couvrir les coûts des prestations. Dans la croissance de ce marché, il faut souligner aussi la contribution du digital qui a donné une nouvelle impulsion ces dernières années au marché de l’esthétique médicale et chirurgicale, tant en terme d’accès à de meilleurs diagnostics et simulations notamment, offrant une fenêtre pédagogique aux patients. Des patients qui ne cessent d’en demander encore plus. Avant, en effet, il était plus question de restaurer les volumes, aujourd’hui il y a une multitude de soins et d’actes chirurgicaux en la matière qui se sont développés. Dans la course à avoir une esthétique irréprochable, les demandes des patients sont de plus en plus sans limites. «Heureusement que nous avons la liberté en tant que chirurgiens plasticiens de refuser certains actes chirurgicaux sans être attaqués pour non assistance à personne en danger. Chaque praticien se pose les limites qu’il veut», expose la chirurgienne plasticienne.
La multiplication des acteurs dans l’acte de rajeunir et embellir est aussi à l’origine de l’évolution du marché. Dans les années 90, on recensait seulement quatre ou cinq chirurgiens plasticiens connus dans le secteur privé au Maroc. Aujourd’hui, ils sont plus d’une centaine de spécialistes en la matière inscrits au conseil de l’ordre des médecins. Le domaine de l’anti-âge compte aussi des praticiens généralistes et des dermatologues détenteurs de diplôme universitaire en médecine esthétique ainsi que des dentistes formés en la matière. Dans ce paysage d’intervenants multiples, il ne faut pas oublier les nombreux centres de beauté qui vendent à leurs clients des soins complets et personnalisés pour gommer les marques du temps tels que des peeling de reprogrammation cellulaire, et même des soins de comblement des rides par injection de botox et d’acide hyaluronique.

A chaque acte il y a un risque

S’ils sont toutefois de plus en plus nombreux à vouloir s’y adonner, beaucoup de patients ignorent les risques inhérents à la médecine et chirurgie esthétique.
En médecine esthétique, les risques existent car cela consiste notamment en des injections dans la peau et à 80% au niveau du visage et du cou, des zones traversées par des veines, des vaisseaux et des nerfs, indique Dr Wafaâ Mradmi. «Il faut donc connaître l’anatomie corporelle par cœur car à chaque acte il y a un risque. Il n’y a d’ailleurs aucune injection dénuée de risque et l’issue peut-être dramatique», insiste-t-elle. En effet, une injection d’acide hyaluronique au niveau du front peut entraîner un AVC. Le problème vasculaire est dans ce contexte le plus pourvoyeur de complications graves. L’infection est aussi la première des choses à éviter en aseptisant les zones d’intervention, poursuit-elle.
Au niveau de la chirurgie esthétique, la nécessité d’anesthésie, qu’elle soit générale ou locale, engendre plus de risques. «Les risques inhérents à la chirurgie esthétiques sont d’abord ceux qui relèvent de tout acte chirurgical lors duquel tout patient peut faire un choc anaphylactique», souligne la présidente de la SOMCEP. Contrairement aussi à ce que ce que l’on pourrait penser, les actes de chirurgie esthétique ne sont pas les plus pourvoyeurs d’embolie pulmonaire. Elles sont plus fréquentes dans les chirurgies gynécologiques et traumatologiques.
Mais les adeptes semblent ignorer ou négliger tous les risques qui entourent tout acte de médecine et chirurgie esthétique. «De par cette ignorance et de ce qu’est réellement la chirurgie et la médecine esthétique, de la part des patients, la profession vit des angoisses permanentes», soutient Dr Mradmi. Ceci surtout que de son avis la justice n’est pas au côté de la profession. En effet, les spécialistes en la matière continuent à être tenus par la législation marocaine à une obligation de résultat. En France, le droit a adopté l’obligation de moyen renforcé. Au Maroc, les praticiens spécialistes continuent à réclamer le changement de la législation et la mise en place d’une cellule juridique d’experts en la matière. Aujourd’hui, on ne recense qu’un seul expert en matière de chirurgie esthétique assermenté auprès des tribunaux.
Pour se protéger, il reste aujourd’hui les consentements éclairés des patients, un préalable indispensable à faire signer avant toute intervention. Même si sur les 30 dernières années, le nombre des personnes décédées suite à une intervention de chirurgie esthétique ne dépasse pas la dizaine, les praticiens redoublent de précaution. Toute complication ou nouveau décès peut jeter le doute sur l’intervenant. Aux praticiens donc de ne pas démystifier les actes chirurgicaux demandés lors des consultations et aux patients de consulter des spécialistes qualifiés.