Chaouia : le grenier céréalier du Maroc en détresse

La campagne est perdue à  60 % n Certains exploitants songent tout simplement
à  enfouir la récolte de cette année qui n’atteindra
pas les 10 quintaux à  l’hectare.

Dans la Chaouia, les céréaliculteurs font la moue. La campagne se présente plutôt mal pour une région qui vit principalement de cette culture. 80% des 188 000 ha des terres bour et quelque 15 000 ha en irrigué sont dédiés à  la céréaliculture à  Settat, Berrechid et El Gara. «Nous avons eu toutes les saisons, du froid à  la sécheresse, en un peu moins de trois mois», explique Abdeljalil Nadif, le directeur du Centre des travaux de Berrechid (ministère de l’Agriculture). A cause de la gelée, conjuguée au stress hydrique et à  l’apparition d’un parasite appelé «orobanche» dans les champs de fève, on ne donne pas cher de l’actuelle campagne. La récolte serait compromise à  hauteur de 60%.
Au douar Ouled Moumen, à  une bonne dizaine de kilomètres au sud-est de Settat, quelques paysans font un dur constat. Bouchaà¯b Lhaouat, qui y possède 17 hectares, confie que, de mémoire d’agriculteur, jamais le thermomètre n’est descendu aussi bas. Le pic de la baisse de températures a été observé le 29 janvier 2005, avec près de – 6°. Mais ce n’est pas tout car il y a eu 25 jours de gelée sur des plages horaires quotidiennes de 8 à  10 heures. Comment, dès lors, traiter le sol et l’apprêter pour un bon rendement? Et quand cela avait commencé à  être possible, le stress hydrique était tel que la croissance des cultures décourageait les agriculteurs d’investir davantage dans une campagne déjà  compromise, «à  vue de nez». Le cumul pluviométrique de cette année s’établit à  205 mm, contre 289 mm de moyenne calculée sur les 36 dernières années.

25 jours de gelée à  partir du 28 janvier !
Les agriculteurs expliquent qu’ils n’ont pas besoin de connaà®tre ces chiffres pour prendre le pouls de cette campagne. Lahraoui Hicham, un jeune paysan de 25 ans, a pris le relais sur une terre familiale de 17 ha. Il a cultivé de l’orge, du blé tendre et des fèves. Il a abandonné la lentille à  laquelle il réservait un petit hectare et, même s’il a pleinement intégré les différentes techniques d’amélioration du rendement, il relève que le fait de dédier la plus grande partie de sa terre à  la céréaliculture est handicapant. C’est qu’il faut mettre une partie, chaque année, en jachère pour permettre au sol de se reposer.
Abdallah El Idrissi, un paysan septuagénaire, qui confirme n’avoir jamais connu de gelées aussi fortes et aussi persistantes, explique que l’année va être très dure. En effet, il faut comprendre, dit-il, que ce n’est pas seulement le rendement de la terre qui est en jeu, puisqu’en plus des frais engagés, il faudra maintenant prendre en charge la nourriture des animaux en élevage. Pour la quasi-totalité des exploitants, l’élevage est une activité d’appoint et une réserve de trésorerie. Or, ils se trouvent obligés de lui assurer de la nourriture quand la campagne se présente mal, sachant que les prix sont toujours, en pareille conjoncture, dans une tendance baissière, l’offre dépassant la demande.
Il n’y a pas que les agriculteurs moyens – les petits étant dans une précarité structurelle – qui s’estiment en détresse cette année. Les grands exploitants, eux, parlent de logique industrielle en rupture. L’un d’entre eux, Mohamed Ibrahimi, prêche tout simplement pour l’enfouissement de la récolte actuelle. Voici le raisonnement qu’il partage avec d’autres cultivateurs de même gabarit : «J’exploite 400 hectares au nord de Berrechid, à  Zaouiet Sidi El Mekki, à  une quinzaine de kilomètres du chef-lieu. Il me semble que je vais être dans une productivité de 7 à  8 quintaux à  l’hectare, mobiliser machines et main-d’Å“uvre pour un tel rendement est économiquement absurde. Je préfère m’inscrire dans la prochaine campagne plutôt que d’être dans un grossissement de la perte des 3 000 à  4 000 DH par hectare que j’ai investis cette année. Il faut comprendre que le coût de la moisson est de l’ordre de 400 DH à  l’hectare et le jeu n’en vaut absolument pas la chandelle».
Pour Mohamed Ibrahimi, en bonne année, l’hectare rapporte un bénéfice net de 6 000 DH en céréaliculture. Mais ce calcul est établi sur la base d’une productivité de 40 quintaux/ha. Or, il y a beaucoup d’agriculteurs qui atteignent des rendements pouvant aller jusqu’à  70 quintaux/ha. Le grand exploitant de Zaouiet Sidi El Mekki ne conteste pas ces chiffres, mais il fait remarquer avec pertinence qu’il faut compter avec deux choses: d’abord, il faut laisser reposer une partie de la terre chaque année, ensuite, la bonne pluviométrie est loin d’être aussi ponctuelle que le travail du paysan.
Mais la plupart des cultivateurs sont loin d’être les bons gestionnaires qu’ils devraient. Et dans leur écrasante majorité, ils ne tiennent pas de livre de comptabilité et ignorent combien ils dépensent pour chaque hectare semé, entretenu et travaillé. Mieux encore, leur travail, comme la main-d’Å“uvre des leurs (femmes et enfants) ne figurent jamais dans leurs frais généraux. Et, ce qui est dangereux pour eux, ils sont convaincus que le jour o๠ils commenceront à  faire ces laborieux calculs, il en sera fait du peu de «baraka» qui leur reste, en ces temps de globalisation rampante.