Céréales : la plus mauvaise campagne en vingt ans !

La moitié des zones bour est sinistrée. La récolte atteindra 30 millions de quintaux au maximum.
Le ministère de l’Agriculture réclame le déblocage de plus de
8 milliards de DH pour venir en aide aux agriculteurs.

Les dés sont définitivement jetés pour la campagne agricole. En début de semaine, le gouvernement, sans doute pour ne pas ajouter au pessimisme qui prévaut, évoquait une production globale de 45 millions de quintaux de céréales, mais, selon les calculs techniques effectués par les services du département de l’Agriculture, la récolte atteindra 25 à  30 millions de quintaux dans le meilleur des cas. Le ministère des Finances, lui, a déjà  établi de nouvelles simulations sur la base de 35 millions de quintaux (voir article en page 14). Dans tous les cas, on sera largement en dessous des 60 millions de quintaux considérés comme étant la production d’une année tout juste moyenne.
En définitive, la campagne céréalière 2004-2005 est sans doute la plus décevante qu’ait connue le pays au cours des deux dernières décennies. Sur cette période, quatre campagnes seulement ont enregistré une récolte inférieure à  35 millions de quintaux, sept entre 35 et 66 millions de quintaux et huit entre 74 et 100,9 millions de quintaux, soit le record national enregistré entre 1995 et 1996.
Le bour est bien entendu le plus durement touché. Plus de la moitié de la superficie semée est dans un état végétatif affecté ou largement touché. Dans la première catégorie, on retrouve les régions des Doukkala, Ouardigha, Tadla, Abda, Chiadma, Haha, la région nord-est et le Souss. Les zones largement affectées sont celles de la Basse Chaouia, Haouz, R’hamna, Hmer (à  l’est de Safi) et la région du sud-est (Aà¯n Beni Mathar et Figuig).
Dans plusieurs régions, la météo a sauté la saison du printemps. L’été s’est précocement installé, portant un coup de massue aux derniers espoirs des agriculteurs. Dans les localités o๠les moissons ont déjà  commencé, les rendements sont largement inférieurs à  ceux des campagnes moyennes.
Pis, dans une bonne partie de ces régions, l’espace cultivé a été sacrifié pour sauver l’élevage. Une fois de plus, l’agriculture paie sa dépendance vis-à -vis de la pluviométrie. Cette année, le déficit hydrique national moyen a atteint 24 %. Les régions les plus touchées sont celles de Ouarzazate (-40 %), Errachidia (-30 %), Marrakech, Beni Mellal et Safi (-37 %), El Jadida, Casablanca, Settat et Khouribga avec – 35 %.

La zone au nord de Rabat relativement épargnée
Un propriétaire de moissonneuse-batteuse indique que, dans la région de Doukkala, «les rendements varient entre 6 et 20 quintaux de blé tendre à  l’hectare et vont jusqu’à  25 quintaux pour les meilleures parcelles, là  o๠d’habitude on atteignait le double». Seuls le Pré-Rif, le Gharb-Loukkos, le Saà¯ss, la Haute Chaouia et Zaà«r-Zemmour tirent relativement bien leur épingle du jeu, avec un «état végétatif satisfaisant dominant», selon les responsables du ministère de l’Agriculture.
Dans le Gharb par exemple, les premières moissons ont donné de relativement «bons» résultats qui ont provoqué la surprise générale, au vu du déroulement de la campagne en cours. Ainsi les semis précoces ont donné entre 30 et 35 quintaux de blé tendre à  l’hectare, alors que les tardifs varient entre 15 et 20 quintaux/ha. A noter que les rendements enregistrés au cours des bonnes campagnes tournent généralement dans cette région autour de 50 et 60 quintaux/hectare.
Concernant les régions montagneuses, o๠quelque
400 000 hectares sont semés tardivement, il faudra attendre fin mai pour l’évaluation de la production.
A signaler toutefois que, dans les régions sinistrées, certaines parcelles sont sauvées, avec un rendement de 20 à  30 qx/ha, grâce à  des conditions particulières (précédent irrigué, semis précoce, itinéraire technique bien maà®trisé), ce qui risque d’influer sur les estimations des moyennes régionales établies par les services du ministère de l’Agriculture. Les déclarations de sinistre, basées sur ces estimations, seront effectuées ultérieurement pour le remboursement des agriculteurs assurés dans le cadre du «programme de garantie de la production céréalière contre la sécheresse».
Des mesures structurelles sont à  l’étude
En attendant, c’est le remue-ménage au sein du gouvernement. Une réunion tenue cette semaine au siège de la primature a défini quatre axes d’intervention.
Le premier concerne les mesures financières prises pour accompagner les agriculteurs. Le deuxième axe porte sur la sécurisation de l’approvisionnement du marché national en produits agricoles. Les deux derniers points portent respectivement sur la sauvegarde du cheptel et le soutien de l’emploi rural pour pallier les pertes de journées de travail conséquentes à  la sécheresse. Ainsi la détaxation des importations d’aliments du bétail, l’orge notamment, est prévue. Le produit pourrait même être subventionné si le pétrole continue sa flambée. L’Etat pourrait prendre en charge les frais de transport.
Reste que la grande préoccupation est aujourd’hui la sauvegarde de l’emploi en milieu rural. Par conséquent, le fonds de lutte contre les effets de la sécheresse sera actionné. Des réunions se succèdent aujourd’hui entre les différents départements concernés (Agriculture, Equipement, Intérieur…) pour une évaluation de l’expérience de l’année 2000 et la définition des actions qui pourront être réalisées. Le budget à  mobiliser dépendra de l’évaluation définitive des dégâts. 8 milliards de DH avaient été débloqués en 2000 pour le financement des grands travaux lancés dans le monde rural (réalisation de pistes, forages de puits, reboisement…).
En ce qui le concerne, le ministère de l’Agriculture souhaiterait mobiliser un montant plus important, mais surtout garantir une alimentation pérenne de ce fonds «vu que la sécheresse, comme on le répète partout, est une donnée structurelle», est-il noté auprès du département de l’Agriculture. D’ailleurs, une réflexion est aujourd’hui menée pour garantir une alimentation régulière de ce fonds.
Parallèlement, d’autres mesures structurelles sont aussi à  l’examen. Tout porte à  croire qu’il s’agira du grand toilettage de l’agriculture. Le premier axe de cette réforme devra être la mise à  jour du code des investissements agricoles, dont la dernière mouture remonte à  1969. Plusieurs aspects y seront révisés, dont la fiscalisation, les aménagements, l’encouragement de l’importation de matériel agricole et les subventions. Concernant ce dernier point, un réajustement sera opéré. L’actuel code accorde des subventions à  toute la céréaliculture en zone bour. La réflexion menée serait d’orienter ces aides vers d’autres cultures ou cibler certaines zones bour au lieu de couvrir l’ensemble.