Centres de visite technique : un appel d’offres controversé

Le ministère du transport s’apprête à lancer un appel d’offres pour l’ouverture de 192 nouveaux centres. Les opérateurs critiquent cette décision et indiquent que le taux d’utilisation des capacités est estimé entre 47 et 50%. Le ministère insiste sur la nécessité de couvrir plus correctement l’ensemble du territoire.

Quelque 2,2 millions! C’est le nombre de contrôles techniques réalisés en 2015 dans les 320 centres de visite technique que compte le pays. Au Maroc, 4 réseaux se partagent le marché : Dekra, Salama, SGS Maroc et Revitex. C’est en 2007 que le secteur s’est réellement développé avec l’arrivée d’opérateurs structurés. A coup d’appels d’offres lancés par le ministère de l’équipement, du transport et de la logistique, le marché s’est largement élargi. «L’ouverture des nouveaux centres prévus dans les appels d’offres de 2014 et 2015 est toujours en cours. Elle portera le nombre des centres à 400 vers la fin de l’année. Ce qui équivaut à une évolution de 25% de l’offre au moment où le marché du contrôle technique évolue de seulement 3% chaque année», regrette Xavier Landouer, PDG de Dekra Maroc, entreprise qui revendique la place de leader du contrôle technique automobile et poids lourd avec 33% de part de marché. Pourtant, le ministère de tutelle s’apprête à lancer un nouvel appel d’offres. «Le nombre de projets de centres de contrôle technique ouverts à la concurrence porte sur 192 centres répartis entre les communes rurales, les municipalités et les arrondissements», confie à La Vie éco Mohamed Najib Boulif, ministre délégué chargé du transport.

75% des centres à ouvrir le seront dans les zones peu desservies

Ayant eu vent de la préparation de cette opération, les opérateurs en activité sont sortis de leur réserve et font savoir que le marché est déjà en surcapacité. Selon Mehdi Benzaari, directeur général de SGS Maroc, filiale du groupe suisse multisectoriel, les études menées ont abouti à un taux d’utilisation des capacités des centres inférieur à 50%. Le PDG de Dekra Maroc n’est pas loin de cette estimation. «A la date d’aujourd’hui, nous avons au Maroc 714 lignes dédiées aux véhicules légers et 224 destinés aux poids lourds. Le potentiel de passage est donc de 4,726 millions de véhicules. Rapportés à 2,2 millions de contrôles techniques annuels, on se retrouve avec un taux d’utilisation des capacités de 47%», explique Xavier Landouer.

Le ministère de l’équipement, du transport et de la logistique ne s’embarrasse pas des considérations économiques. Pour lui, le besoin ne se mesure pas forcément par le taux d’utilisation des capacités.

«Le ministère vise à assurer la proximité du service de contrôle technique des véhicules aux citoyens, notamment dans les localités ne disposant pas d’un centre opérationnel. En effet, presque 75% des nouveaux centres seront implantés dans les communes du Maroc profond», déclare le ministre.

La deuxième raison de cet appel d’offres réside dans la volonté du ministère de garantir l’adéquation de l’offre en centres de contrôle technique à la demande des citoyens. A en croire M. Boulif, cette demande ne cesse de croître avec l’évolution du parc de véhicules mais aussi celui des motocycles. Le parc automobile évolue en effet de 8% chaque année.

Reste que pour les professionnels, le marché du contrôle technique ne progresse que de 3% par an. «Pour les cyclomoteurs, l’opération d’immatriculation qui devrait se terminer le 30 juin 2016 a concerné 700 000 unités. La plaque et l’octroi du titre de propriété coûtent 80 DH. Le centre est rémunéré à hauteur de 28 DH pour chaque cyclomoteur. Réparti sur 400 centres, le chiffre d’affaires obtenu grâce aux cyclomoteurs est de 49 000 DH par centre», détaille le PDG de Dekra Maroc. Le DG de SGS abonde dans le même sens en soulignant que l’opération d’immatriculation des cyclomoteurs n’est pas lucrative.

6 MDH pour ouvrir un centre

Ces réticences sont loin de convaincre le ministère de tutelle qui estime que cet appel à la concurrence est nécessaire. «L’appel à la concurrence du ministère est ouvert aux personnes morales désirant investir dans les centres de contrôle technique. Il est normal que les centres existants veuillent garder la main sur le contrôle, mais nous pensons que chaque investisseur va rechercher un bénéfice, et que l’appel à concurrence ne trouvera preneur que si cette condition est satisfaite», déclare le ministre de tutelle.

La nature de l’activité est telle que les indépendants sont les plus nombreux, du moins au départ.

Dès l’obtention de l’autorisation, ils cherchent à intégrer les réseaux qui, faut-il le souligner, ont une plus grande notoriété et peuvent partager leur savoir faire. Illustration, Dekra regroupe 102 centres dont seulement 31 gérés en propre. SGS, elle, n’en possède que 25 sur les 73 qui arborent son logo. Mal situés, ces centres gérés par des indépendants pourraient pâtir de l’augmentation de l’offre. Selon les professionnels ceux qui sont situés dans les villes moyennes et alentours, des zones particulièrement concernées par le nouvel appel d’offres, perdent de l’argent. Du coup, «des études poussées sont nécessaires avant d’investir dans un centre de visite technique», déclare Mehdi Benzaari. Pour un seul centre, il faut en effet un investissement de 6 MDH, voire plus quand le prix du foncier élevé.

Xavier Landouer enfonce le clou : «Comment un centre de visite technique peut-il être rentable avec 1 000 visites par an ?», s’interroge-t-il. Le ministère n’en démord pas et avance un autre argument qui peut faire mouche : «Le potentiel de création d’emplois suite à cet appel à concurrence est de presque 1 000 personnes (5 par centre en moyenne), parmi lesquels 200 ingénieurs en mécanique et électromécanique».